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Chikita lit : des histoires d’amour qui finissent mal…

Salinger - Chikita lit

Salinger : Avant l’Attrape-coeur par Valentina Grande et Eva Rossetti aux éditions STEINKIS, 2018

Bon, pour ce premier post j’ai réfléchi longtemps. Duquel vas-tu parler en premier ? Qu’est-ce que tu as en stock ? J’ai passé tout mon fonds en revue, mais rien n’allait. Il me fallait quelque chose de particulier.

Et finalement j’ai pensé qu’un premier post c’était comme un acte de fondation. Il faut que ça puisse dire ce que va être la suite, il faut que ça soit un vrai début. Il faut être didactique.

On ne peut pas sortir tout de suite l’artillerie lourde : voilà mes titres préférés, voilà de quoi je suis constituée, voilà ce qui m’a construite. Non, ça c’est pour plus tard. Un début ça doit laisser apercevoir les choses doucement.

Alors voilà pour le pas à pas : un livre qui parle d’un début.

Le début d’un mythe, le début de J.D. Salinger.

“Avant de devenir l’auteur mondialement acclamé de L’Attrape-coeurs, classique de la littérature du XXe siècle, J.D. Salinger était Jerome, sergent américain dans une Europe aux plaies béantes, amoureux de Sylvia Welter, jeune ophtalmologiste allemande au passé énigmatique.”

Ce roman graphique de Valentina Grande et Eva Rossetti, paru en 2018 aux éditions STEINKIS est un monument de finesse qui s’appuie sur un travail de recherche extrêmement bien documenté (un dossier documentaire complète même l’histoire). Cherchant à reconstruire fictivement une période mal connue de la vie d’un auteur si secret (Salinger s’est pour ainsi dire retiré de la vie publique en 1960, soit neuf ans après la publication de L’Attrape-coeurs), les auteures tissent un récit lent et élégant. Les plans et les cadres sont soignés, pertinents, intelligents. Les mots sont beaux et les images réussissent souvent à dire toute la profondeur d’un sentiment.

D’autres Roméo, d’autres Juliette

Car oui, il s’agit de sentiments. D’une histoire d’amour aussi belle qu’atroce, aussi fugace qu’éternelle. L’histoire d’un jeune sergent mais aussi poète, américain et à moitié juif et d’une femme, jeune médecin, française et à moitié allemande, dont on ne sait pas vraiment si elle n’a pas collaboré au régime nazi. Ces deux là n’ont a priori rien en commun si ce n’est cette guerre qui vient juste de prendre fin. Salinger est membre de la quatrième divison d’infanterie. Avec son bataillon, il participe notamment à la libération des camps, on le sait traumatisé : il sera hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique. La Sylvia de Valentina Grande et Eva Rossetti se débat avec un profond sentiment de culpabilité justifié ou non.

Leur amour durera tant qu’ils resteront en Europe, si près des ravages de la guerre. A ce propos, un passage merveilleux sur la visite de Salinger dans une Vienne ravagée et qui déclenchera sa demande en mariage à Sylvia à son retour en Bavière.

Salinger- Chikita lit

Le récit de cet amour qui grandit entre les deux jeunes gens est extrêmement beau. Fait de petits riens, de rires complices, de poèmes en allemand, de recettes bavaroises. Mais fait aussi de cette guerre atroce et de toutes ses traces, et dont il se nourrit pour s’épanouir.

La perte du dénominateur commun

Cependant la guerre est finie et malgré le prolongement de ses engagements militaires, le soldat Salinger doit retourner en Amérique. Et l’Amérique aura raison d’eux de façon brutale. Le progrès technique, les plages ensoleillées, les hot dogs ne leur sont pas favorables. Si loin de la guerre Jerome redevient Jerry, et seule au milieu de la famille de ce dernier, Sylvia devient une étrangère. Pire, aux yeux de ceux qui n’y étaient pas elle n’est qu’une allemande. Après s’être mutuellement absous, après leur communion parfaite des temps extraordinaires, le quotidien leur sera fatal. Les lieux communs aussi, comme ce passage où la mère de Salinger reprendra Sylvia sur sa manière de plier les draps de son fils…

Ayant perdu toute raison d’être ensemble, il la renverra chez elle de la pire des façons.

Une histoire d’amour, grandiose et pathétique à la fois. Vraiment terrible !

Chikita

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