• Jeunesse

    Chikita lit : des chefs-d’œuvre de l’absurde

    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Le Doudou méchant par Claude Ponti paru chez l’école des loisirs, 2000

    “Absurde”, ça vient du latin absurdus.

    Absurdus, c’est ce qui est discordant, dissonant.

    Discordant ou dissonant par rapport à quoi ?

    Hé ben j’imagine que ça dépend. Dicolatin. com (oui, oui, bon on fait comme on peut…) me dit que c’est ce qui n’est pas en harmonie, ce qui va contre le sens commun, la logique.

    Alors voilà, moi je trouve que Claude Ponti est un maître absolu de l’absurdus. Enfin, ça c’est le sentiment que j’ai eu la première fois que je l’ai lu. Et puis en fait, oui et non. Non, parce que Claude Ponti écrit pour les tout-petits. Et que le tout-petit n’est pas encore “en harmonie”. Ou pour le dire autrement, le tout-petit n’est pas encore formaté par le moule, les conventions et les attendus sociaux. Il est encore sauvagement libre et prêt pour n’importe quelle réalité. (Entre nous : d’où l’ultra-délicatesse de l’éducation d’un petit enfant.)

    Claude Ponti, réalité parallèle
    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Du coup, pour un moins de six ans, “la sussouillette du petit migou-louyou”, ça veut pas rien dire. C’est “la sussouillette du petit migou-louyou”. Et quand Oups, notre petit héros, et son doudou devenu méchant ont l’idée de l’attacher à la tête de poisson, piège connu de tous de l’ignoble monstre Grabador Crabamorr, le petit migou-louyou disparaît dans les airs. Et ça, c’était la bêtise de trop pour Oups, parce qu’un petit qui disparaît, les adultes ne le supportent pas, ça les rend féroces et ils chassent Oups du village.

    Condamné à errer, il finit par scotcher la bouche de son doudou qui ne lui souffle plus que de mauvaises idées et se retrouve chez Crabamorr, ça devait arriver. Mais avec du courage on arrive à bout de tout et avec de l’intelligence et un bon sens de l’observation on arrive même à comprendre pourquoi le doudou était devenu si méchant. Oui, parce que la plupart du temps il y a de bonnes raisons à la méchanceté. Personne ne naît méchant, n’est-ce pas ?

    Bref, si vous n’avez rien compris au pitch ci-dessus, rappelez vous : pour vous, adultes, c’est absurdus mais tentez l’expérience : lisez du Claude Ponti à un tout-petit. Lui, il n’aura aucun souci avec cette histoire. Aucun.

    Et je vous avouerai même que bientôt vous n’en aurez plus vous même. Parce qu’on y prend goût ! Et qu’on réenchante sa vision du monde et ses accès à la connaissance.

    S’ouvrir à la dissonance

    C’est une belle leçon d’apprentissage du monde pour un enfant que de lui lire du Claude Ponti, c’est très initiatique tout en lui étant accessible. C’est s’ouvrir à la fois à la société des adultes parce qu’on y identifie des valeurs très fortes : on ne fait pas de mal aux autres, on répare ses erreurs… Tout en restant le plus longtemps possible dans le merveilleux.

    Et c’est aussi une éducation à l’étrange, à la dissonance. Bref c’est une ouverture aux autres modes de raisonnement que les nôtres, à l’altérité.

    Et nous, adultes, on y réapprendra avec bonheur, l’art de “trouver ça normal”, tout en jouissant d’un usage de la langue, triturée, bousculée, mais toujours, toujours chantante, poétique et belle à lire.

    Un usage comme peu en sont capables. Longue vie aux livres de Claude Ponti !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit en mode feel-good

    Florence Kious - Clair de bulle - Chikita lit

    Clair de bulle par Florence Kious auto-édité, 2019

    Inspiré du feel-good movie, le feel-good book est un livre qui réconforte.

    Comment-ça un livre qui réconforte ?

    Et bien, la chose est assez subtile. Très honnêtement, je ne suis pas suffisamment connaisseuse du genre, mais il me semble qu’on peut dire que ce sont des livres qui cherchent à inspirer. Pas tout à fait comédie, ni tout à fait développement personnel mais un peu des deux à la fois.

    Le feel-good repose pour moi, sur deux éléments clefs : une ambiance heureuse et des rapports humains profondément satisfaisants.

    Catégoriser à ce point une lecture peut paraître factice (surtout avec ces anglicismes un peu faciles) mais vraiment, le “feel-good” quand c’est bien fait c’est quelque chose d’assez chouette.

    Et puis comme Chikita ne s’arrête pas à ça (on est d’accord, cette phrase ne veut rien dire mais elle sonne bien), elle est tout à fait capable de passer d’Emil Ferris à un bon feel-good.

    C’était même peut être tout à fait nécessaire…

    Florence Kious ou l’art du personnage

    “Même moi, je ne l’appelle pas Val ! Je n’aime pas trop les diminutifs, c’est… je ne sais pas, c’est réducteur je suppose. Un peu bêtifiant ! Mais ça ne semblait pas la déranger. Avec une pointe de hargne, je me demandais quel serait le diminutif de Bulle ? Bubulle ? Je ricanais en me levant et en enfilant mes chaussons. Je fus aussitôt prise d’un vertige qui me rassit avec sévérité.”


    Clair de bulle c’est l’histoire de Claire, 36 ans, work-addict, et de sa grossesse qui commence mal. Claire est obligée par le corps médical à rester alitée jusqu’à son accouchement. Et ça, Claire ne le supporte pas. Elle qui a toujours été poussée à ne pas rester sans rien faire entre alors dans une phase aiguë de conflit intérieur : entre ce bébé (encore tout à fait fictif pour elle) et ce qu’elle DOIT faire. Son compagnon, Valentin, assez impuissant à lui venir en aide, est obligé, de son côté, d’accepter une mission professionnelle à l’étranger, de plusieurs mois. Inquiet pour sa compagne, il demande à leur voisine, Bulle, de veiller sur elle au grand déplaisir de Claire (qui connaît mal Bulle parce qu’elle n’a jamais pris le temps de la rencontrer). Tout commence donc très mal, mais tout finira très bien (c’est le principe hein !).

    Comment ça marche ? Je n’en sais rien, mais ça marche.

    Enfin, si, je ne suis peut-être pas tout à fait honnête, j’ai plutôt ma petite idée sur ce qui fonctionne si bien ici.

    Une psychologie du personnage bien maîtrisée

    Première chose, Claire est vraiment réussie ! C’est un personnage très crédible ! Elle a fait beaucoup écho en moi. J’ai tout compris d’elle, ses conflits, sa mauvaise humeur, ses déceptions, ses petites mesquineries, son repli. Elle est très en vie. De manière négative d’abord, puis en évoluant vers quelque chose de plus positif. J’ai adoré Claire et sa trajectoire.

    Valentin fonctionne aussi. Il pourrait exister, on en connaît tous. J’étais moins sûre de Bulle avant de saisir toute sa complexité dans la deuxième partie de l’histoire.

    Donc, une énorme attention portée aux personnages. Vraiment, c’est assez impressionnant de finesse.

    L’ambiance est là aussi, ce qui s’annonçait ardu, parce que le seul lieu pendant une bonne partie du roman, c’est la chambre de Claire, dans laquelle elle est alitée. Donc pas de petit ruisseau ou de bord de mer apaisant, pas de grands espaces enivrants ni de couchers de soleil inspirants. Mais Florence Kious, décidément pas à court d’inspiration, a une parade à ce huis-clos : un bow-window, abritant un banquette et une petite bibliothèque. Uniquement décoratif dans un premier temps, le lieu, investi différemment par plusieurs personnages devient peu à peu chargé de symboles, d’évocations. Et ça marche ! Ce petit coin devient un bout de monde différent à chaque fois !

    Et puis enfin, cette histoire de changement, de révolution personnelle, est très intelligemment ancrée sur un moment clef de la vie : une grossesse. Alors oui, tout peut arriver, et cela donne une vraisemblance à tout le récit. On y croit.

    Tout ça est donc très bien amené, très habile. Et l’effet feel-good fonctionne. En bref j’ai vraiment beaucoup aimé ! J’ai passé un très bon moment !

    Merci Florence de votre confiance, merci pour votre texte.

    Chikita

    A noter : le livre possède plusieurs annexes documentaires sur le développement personnel.


  • BD

    Chikita lit : des œuvres dantesques

    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Moi, ce que j’aime, c’est les Monstres : Livre Premier par Emil Ferris paru chez Monsieur Toussaint Louverture, 2018

    Qu’est-ce qu’un monstre ? Qu’est-ce que la normalité ? Et qu’est-ce que le bien ? Et le mal ?

    Je crois honnêtement que les réponses à ces questions universelles ont beaucoup varié dans le temps. (A part l’inceste, la variété des comportements humains a plus ou moins tout autorisé et tout interdit à un moment ou à un autre.) Définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas nous occupe depuis la nuit des temps. C’est la fonction même d’une société. Assurer le vivre ensemble tout en régulant les comportements individuels.

    Mais je crois aussi (à titre tout à fait personnel) que le XXe siècle nous a mis K.-O. sur ces questions. A nous, sociétés occidentales. Les deux guerres d’abord. Et puis l’Holocauste. Loin de moi l’idée d’établir une quelconque hiérarchie puante dans l’horreur, mais l’Holocauste nous hante encore.

    Comment un peuple voisin, si semblable au notre a pu tomber à ce point dans l’horreur et massacrer des gens, en toute rationalité et avec l’aide de toutes les intelligences logistiques d’échelle du moment, pour leur religion, leur orientation sexuelle, leurs capacités cognitives…

    Depuis, la vieille Europe le sait. Le monstre, le méchant, ce n’est plus le diable. C’est potentiellement chacun d’entre nous. Absolument chacun.

    Emil Ferris, artiste cathartique
    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Emil Ferris est née en 1962 à Chicago.

    Tout est absolument incroyable dans son histoire. En 2001, mère célibataire, elle travaille comme illustratrice et conceptrice de jouets et films d’animations. A l’occasion de la fête d’anniversaire de ses quarante ans, elle se fait piquer par un moustique et contracte une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Une méningo-encéphalite la laisse paralysée après trois semaines de coma. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra plus marcher et sa main droite ne lui permet plus de tenir correctement un stylo.

    Emil Ferris, bien encadrée, s’accroche et s’inscrit, dans le cadre de sa rééducation, au cours d’écriture créative de l’École de l’Institut d’art de Chicago.

    Elle se lance dans un récit fleuve : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Une œuvre de plus de 800 pages, refusée 48 fois par les éditeurs américains.

    La légende est en marche.

    Aujourd’hui après trois ans seulement, l’œuvre totalise près de dix prix. Dont, en France, le Fauve d’Or du festival d’Angoulême 2019. Et comme pour continuer le mythe, c’est une toute petite structure éditoriale bordelaise fondée en 2004 qui en récupère les droits chez nous.

    Une œuvre

    Voilà, tout est incroyable donc. Et nous ne l’avons même pas ouvert encore ! Faisons-le sans plus attendre…

    800 pages dessinées au bic… Des illustrations d’une intensité incroyable, nous offrant tout le panel des émotions. Du gribouillage rapide à l’extrême précision. Certains dessins, d’une minutie incroyable nous feraient presque sortir de l’histoire pour les contempler. C’est colossal.

    Le genre d’œuvre d’une vie qui met tout le monde d’accord sur le génie créatif qui leur a donné le jour.

    Moi, ce que j’aime, c’est les montres, c’est le journal intime de Karen Reyes, une petite fille de dix ans passionnée de monstres qui habite Chicago à la fin des années 1960. Karen enquête sur la mort trouble de sa belle et mystérieuse voisine rescapée de la Shoah, Anka Silverberg, ce qui la conduira à découvrir de nombreuses choses sur son propre entourage.

    Cet œuvre aux 800 pages est malheureusement beaucoup trop riche pour être résumée mieux que ça ici. Mais une interrogation, je crois sous-tend l’ensemble : qu’est-ce qu’un monstre ? L’étranger ? L’homosexuel ? Le pauvre ? La prostituée ? Le laid ? Le fou ?

    Ou est-ce autre chose ?

    Il faut le lire.

    Chikita

  • Roman historique

    Chikita lit : des histoires épiques

    Solène Bauché - Le choix du roi - Chikita lit

    Le choix du Roi par Solène Bauché auto-édité chez Librinova, 2018

    “C’est un roc !… C’est un pic !… C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule !”

    Et Chikita, animée par le même esprit de découverte que les pionniers de l’ouest, Pasteur et Magellan réunis, s’y est attaquée… Olé !

    Oui ! C’est un roman-fleuve qu’a écrit Solène Bauché. 457 pages historiques que je vous pitche sans attendre (une fois n’est pas coutume) :

    “Royaume des Francs, 792. L’heure est grave : Charlemagne vient d’apprendre que son fils d’un premier lit, Pépin le Bossu, a conspiré contre lui. Le roi est loin d’avoir été un père idéal, mais la sentence est sans appel : le jeune traître doit rejoindre un monastère et y demeurer le restant de ses jours. Peu enclin à faire amende honorable et encore moins à devenir un homme de Dieu, Pépin dépérit. L’héritier déchu est loin de se douter que c’est par une entremise des plus inattendues que viendra son salut, avant d’entamer un périlleux voyage vers l’inconnu… “

    Solène Bauché, plume courage

    “La violence avait toujours fait partie de ma vie. Au lieu de la perpétrer sur les champs de bataille, comme mes frères, je la subissais en silence à l’abri des villas royales.”

    Une saga, donc, dans le sens le plus noble du terme, le plus originel. Un récit historique en prose et rapportant la vie, les faits et les gestes d’un personnage digne de mémoire, comme de ses descendants, s’ils le sont également.

    Solène Bauché s’attaque ainsi à un monument de l’histoire de France. The roi Carolingien : Charlemagne qui a eu cette idée folle

    Sur la forme, également, le récit est épique : prologue, épilogue, trois parties divisées en 62 chapitres et 7 intermèdes. Une péninsule.

    Chaque partie est le fait d’un narrateur différent.

    C’est le roi lui-même qui ouvre la danse sur fond de je-me-souviens. Sa jeunesse, ses parents, son frère qu’il déteste et surtout, surtout, son premier amour : Himiltrude. La véracité de cette première liaison de Charlemagne est attestée. On ne sait pas trop quels furent les liens exacts qui attachèrent les jeunes gens : mariage, concubinage… Reste qu’il en naquit un enfant bossu : Pépin. Considéré comme illégitime, Pépin ne règnera pas. Ce sont ses frères cadets (et bien portants) qui hériteront de cette responsabilité.

    Ca, c’est l’Histoire. Et Solène Bauché s’est largement amusée avec. A Pépin, elle donne une sœur aînée, Amaudra, que le roi “répudiera” en même temps que sa première concubine. Elle grandira dans une cellule monacale avec sa mère tandis que Pépin, tout juste toléré par les nombreuses autres femmes de son père et leurs enfants, sera destiné aux ordres.

    Héros vengeurs et remédiations de l’Histoire

    Le Choix du Roi, c’est leur histoire. Reniés, mal-aimés, négligés, Pépin et Amaudra, respectivement voix des parties deux et trois, survivront tant bien que mal à leur enfance désastreuse et tenteront de prendre leur envol en marge de l’Histoire de France personnifiée par leur père.

    Ce qui ressort de tout ça c’est que Solène Bauché ne s’économise pas. Son texte est d’une générosité indéniable. Tant sur la forme : l’écriture est soignée, rigoureuse, précise, riche. Que sur le fond : les personnages sont largement dépeints, y compris les secondaires, l’intrigue n’est jamais bâclée, les rebondissements sont nombreux, les détours historiques également.

    Le contexte est toujours respecté, signe d’un bon roman historique.

    Toutefois l’histoire se mérite et de mon point de vue, il faut persévérer un peu pour voir le roman décoller vraiment. Comme si cette première partie était un peu prisonnière du musée de l’Histoire, la voix de Charlemagne peine à s’incarner avec émotion. Le personnage est un peu froid, ses prises de décisions (souvent dures : abandon, massacre…) distanciées.

    Non, c’est vraiment avec Pépin que tout commence et que Solène Bauché laisse libre court à son talent. Emois, souffrances, espoir et touches de mystère se succèdent alors et loin du personnage glacé de Charlemagne, ce petit bossu nous emporte avec lui. Amaudra est épatante elle aussi en personnage vengeur.

    C’est avec eux, oui, que vient la réjouissance et que Solène telle une Tarantino de l’histoire de France redresse les torts des uns et des autres, des siècles après.

    La confrontation finale, comme un cadeau, une récompense après plus de 400 pages est particulièrement émouvante, sans céder à la facilité.

    J’ai vraiment bien aimé. Merci beaucoup Solène, pour ton texte et pour ta confiance !

    Chikita

  • Nouvelle

    Chikita lit : de jolies choses

    Dicker - le tigre - Chikita lit

    Le Tigre par Joël Dicker paru aux Editions de Fallois, 2019

    En général, je suis plutôt réfractaire aux phénomènes collectifs.

    Il suffit qu’un tas de gens, tous plus enthousiasmés les uns que les autres recommandent quelque chose (une recette, une sortie, une série, un bouquin) pour que je m’abstienne aussitôt (de manière non frontale et tout à fait passive, rassurez-vous) de me ruer sur ladite chose.

    Cela m’inspire deux commentaires :

    D’abord : je pense effectivement souffrir d’une forme de snobisme absolument incontrôlé. Et souvent indépendant de ma volonté profonde. Moi qui n’aspire qu’à communier…

    Ensuite : je me trouve très effrontée de tenir un blog de recommandations littéraires, moi qui ne les suit que très peu…

    Mais si je réfléchis bien, en fait, tout n’est pas aussi simple… Non. Ce que je n’aime pas, vraiment, c’est ne pas savoir où je mets les pieds. En général, j’aime bien maîtriser une chose et son contexte.

    Vous allez voir c’est très fatigant :

    Si on me parle d’une nouvelle recette par exemple, et bien je ne vais pas pouvoir m’empêcher de faire une recherche sur le pays, ou la région dont elle est originaire. De tenter de comprendre pourquoi les gens de ce pays utilisent tel ou tel ingrédient, quelles sont leurs techniques, leurs croyances culinaires, etc., etc. Ça peut aller loin, je ne fais pas exprès de fonctionner comme ça et en fait, je m’épuise toute seule…

    D’où le fait que quand quelqu’un me dit : nouveau ! Et bien j’essaie de m’épargner tout ça…

    Parler de quelque chose sans le maîtriser un tant soit peu, en fait, me stresse pas mal. J’ai un très grand sentiment d’imposture. Et du coup je préfère ne pas en parler.

    Alors voilà, ça fait quand même plusieurs années que j’entends parler de La vérité sur l’affaire Harry Québert et de Joël Dicker. Et que je me dis, allez Chikita, tente-le. Mais plus Joël a de succès, plus je me dis que la liste des choses à maîtriser pour en parler intelligemment sera longue. Et plus je renonce.

    Et voilà-t-il pas que sa première nouvelle, “Le Tigre”, écrite alors qu’il n’avait que dix-neuf ans. Vient d’être éditée aux éditions de Fallois !

    Je me rends donc direction le libraire, et je retourne la chose dans tous les sens.

    Joël Dicker, ou la tentation de l’aventure
    Dicker - le tigre - chikita lit

    Aubaine, aubaine, la chose sera vite lue, et tu pourras te faire une idée de ce que vaut la plume (attention dix-neuf ans quand même…). Et aussi : mon dieu que cette chose est jolie !

    Oui, oui, parce que la Chikita, on l’attrape avec du miel… Et alors cette petite édition je ne vous en parle pas, c’est une merveille de petit cartonné. Avec une jaquette des plus coquettes qui cache une première de couverture qui m’a vendu du rêve. Bon, en fait c’est magnifique, oublié le Joël Dicker, l’affaire Harry Québert, les multiples prix, les traductions et les adaptations télé, je veux ce petit livre parce qu’il est beau !

    Là, je tente de me raisonner. Mais enfin, Chikita, tu ne sais même pas vraiment de quoi il s’agit…

    Si, si, je suis tellement motivée par les illustrations de David de las Heras (mais ce type dessine pour mon subconscient ou quoi !) que j’ai tout compris, l’éditeur explique très bien :

    “Au tout début du XXe siècle, un fait divers singulier défraye la chronique de Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe : un tigre monstrueux fait régner la terreur dans la lointaine Sibérie. Il décime les troupeaux et massacre les villageois. Rares sont les voyageurs qui échappent à ses assauts.

    Le Tsar promet alors à qui osera l’affronter et parviendra à l’abattre une récompense fabuleuse : le poids du monstre en pièces d’or.

    Les chasseurs de prime se lèvent en masse mais sans grand succès. Le Tigre semble doué de prescience. Il évente leurs pièges et de gibier mis à prix se fait chasseur impitoyable, puis s’évanouit à nouveau dans la steppe.

    C’est alors qu’un jeune Pétersbourgois, Ivan, décide de se lancer à son tour dans l’aventure.

    Il parvient à localiser le fauve. L’ultime étape d’un duel à mort approche. Mais pour parvenir à ses fins Yvan aura recours à un stratagème odieux qui se retournera contre lui.”

    Un petit objet d’évocation

    Alors voilà. L’histoire a été vite lue. Très plaisante, un peu rapide, un peu jeune, il faut le reconnaître, mais bien amenée, vraiment. Oui il y aura du potentiel, et oui j’irai lire Harry Québert.

    Mais ce petit livre, je ne fais que me féliciter de l’avoir acheté. Je crois vraiment au pouvoir de l’évocation. Il me semble que ça fait partie de la construction d’une personne. Nous sommes autant faits de nos réalités biologiques que de nos aspirations. Et la puissance de ce petit objet réside autant dans sa beauté que dans son multiculturalisme (un auteur suisse, un illustrateur espagnol, une histoire russe). Et puis le grand nord, la Sibérie…

    Tout ça fait beaucoup trop Jack London ou Hugo Pratt pour me laisser de marbre…

    Une graine en puissance, un beau travail d’édition.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires confortables !

    ZTL-  Louison Nielman - Sacrée trotinette - Chikita llit

    Sacrée Trottinette par Louison Nielman paru aux éditions ZTL, 2017

    Ma qué ?

    Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de lecture confortable ?

    Oui alors voilà, si vous êtes comme moi il y a encore quelques jours en arrière : vous ne savez pas ce qu’est la lecture confortable. (Si vous êtes comme vous et que vous savez, que vous savez ce que c’est… high five !)

    Et pourtant ! On devrait. On devrait, honnêtement, je dois le reconnaître le plus sérieusement du monde, se pencher sur la question. Pas forcément sur ce terme exact de lecture confortable, qui est une appellation parmi d’autres, mais sur le concept sur lequel ça repose.

    Laissez-moi essayer de vous expliquer. C’est important.

    En tant que professeure documentaliste, il y a une loi qui a été promulguée en 2005 et qui a changé mes pratiques, comme celles de tous mes collègues enseignants. C’est la loi sur la scolarisation des enfants en situation de handicap.

    Bon, ne nous racontons pas n’importe quoi, cette loi c’est pas la panacée. Elle n’a malheureusement pas réglé définitivement le problème de l’inclusion de ces élèves à besoins particuliers, elle n’est pas un remède miracle pour tous ces enfants ni pour leurs familles.

    Mais je crois qu’on peut avancer qu’elle légitime un cap, encore fragile, encore délicat, mais un cap, qu’une société essaie de se donner à elle même pour tenter de travailler sur sa capacité à s’occuper de tous ses enfants.

    Je ne vais pas entrer ici dans le détail technique de tout ce que permet cette loi au sein d’un établissement scolaire. D’abord parce que je ne veux pas vous tuer d’ennui et ensuite parce que c’est très important pour moi que vous alliez au bout de cette chronique.

    ZTL ou la prise en compte de tous les lecteurs.

    “Elle est là, à terre, dans un drôle d’état. Sans ressembler à rien, tordue comme la bouche d’un monstre en colère, toute ratatinée façon nez retroussé. Martin sent les larmes lui piquer les yeux.

    Qui a osé ? Que s’est-il bien passé ?”

    Ce que cette loi a changé concrètement pour moi c’est l’accueil de publics qui ne partageaient pas nos prérequis institutionnels de ce que c’est qu’un élève qui vient lire au CDI. Comme pour de nombreux collègues, il a fallu repenser l’accès au livre mais aussi l’accès au texte.

    Les élèves atteints de troubles DYS sont à ce propos très “intéressants”. La plupart des éditions classiques sont un calvaire pour un dyslexique. Motivé ou pas, le livre tel que nous le connaissons tous est un instrument de torture pour un enfant dyslexique :

    Essayez ça pour voir un peu…

    Alors depuis quelques années, quelques éditeurs, de plus en plus nombreux, tentent de développer des collections à l’adresse de ces jeunes lecteurs. Nous les connaissons dans les CDI. Police adaptée, grossissement des caractères, respect des unités de sens dans leur intégralité (en gros : une idée – un paragraphe non coupé) etc. etc.
    Il s’agit là de très heureuses initiatives.

    Mais selon moi, ce que propose ZTL est un peu différent. Et c’est là qu’entre en jeu l’idée de la lecture confortable.

    C’est un basculement du point de vue. Il ne s’agit plus d’adapter un texte pour une poignée de lecteurs mais d’éditer à la destination de tous, une histoire confortable.

    L’idée et la démarche sont particulièrement intéressantes. Ce n’est plus : qu’est-ce que je peux faire de particulier pour toi ? C’est : qu’est-ce que nous avons tous en commun et que nous pourrions déterminer comme un nouveau standard de lecture qui conviendrait au plus grand nombre ?

    Sacrée Trottinette chez ZTL

    Dans Sacrée Trottinette (à partir de 6 ans), nous suivons Martin qui rentre de l’école et se rend compte que sa trottinette est cassée. Martin est tout décidé à accuser Nino, son petit frère. A part lui voler ses jouets préférés et l’amour de ses parents, il ne le trouve pas bon à grand chose…
    Mais quand maman arrive à la maison, Martin se rend compte que rien ne s’est passé comme il l’a imaginé. Tout est à la fois bien plus grave et bien plus heureux.

    Sur la forme, on l’a dit, tout est fait pour rendre du confort au jeune lecteur, quelle que soit sa particularité. Les paragraphes sont aérés, mais ils ne flottent pas ; ancrés à la page par une lettrine bien grasse. La police est accessible à tous, exit donc le Times New Roman et cet horrible Serif tout petit. Les mots sont grossis et les interlignes agrandis. (Ce qui aide bien quand on a six ou sept ans et qu’on utilise son doigt ! Ah ben oui ! ) La cohérence des phrases a fait l’objet d’une attention particulière et les illustrations (en noir et blanc) enrichissent le sous-texte de l’histoire (laissant une chance à celui qui n’aurait pas compris immédiatement le sens de ce qu’il vient de lire, de se rattraper avec l’image, voire même de l’anticiper un peu).

    Sur le fond, et j’ai particulièrement apprécié, le texte est recherché, sans platitudes. Avec même de très jolies trouvailles (la trottinette toute cassée, repliée sur elle-même comme un nez retroussé, c’est pas super ça ?). Le petit lecteur se laissera surprendre par de petits twists tous mimis. Louison Nielman possède une très jolie plume tout à fait adaptée.

    Bref sur l’idée, sur le fond, sur la forme. Tout ça tient drôlement bien la route !

    Chapeau, ZTL et merci de m’avoir permis de découvrir ce titre pour en parler ici !

    Chikita

  • Essai

    Chikita lit : des femmes savantes

    Lab girl - Hope Jahren - Chikita lit

    Lab Girl par Hope Jahren paru chez Quanto, 2019

    Il y a des gens qui échappent à toute catégorie.

    Ceux-là ont en général beaucoup de mal à s’insérer sereinement dans la société. Trop de facettes, trop de complexité. Ils donnent l’impression que tout le travail d’apprivoisement qui existe nécessairement quand deux êtres se rencontrent, est toujours à refaire. Jamais acquis, ils demandent des efforts colossaux aux autres. De patience, de persistance… Ils se moquent des conventions et de ce qu’il faut être ou ce qu’il faut dire.

    Bref ils sont ingérables. Et bien souvent personne ne s’essaie trop longtemps à les gérer.

    C’est exactement le sentiment que m’a donné Hope Jahren à la lecture de son ouvrage.

    Hope Jahren, chaos originel

    “Lorsque je quittais le labo pour une conférence ou un séminaire, c’était les e-mails déjantés de Bill qui m’aidaient à me raccrocher à ce que j’aimais dans mon métier, en particulier lorsque je me retrouvais coincée au milieu de dizaines d’hommes d’âge moyen au teint blafard et qui me regardaient comme un chien galeux qui se serait introduit par une fenêtre du sous-sol. Il y a un endroit quelque part où je fais partie du groupe, me répétais-je, tandis que je me tenais seule dans mon coin, mon assiette de buffet à la main dans la salle de réception d’un hôtel Mariott, exclue des cercles où l’on se tape dans le dos en se racontant le bon vieux temps où l’on construisait les spectomètres de masse soi-même.

    Hope Jahren est une géobiologiste américaine, à la tête de son propre labo, elle est professeure à l’université d’Hawaï.

    Ce qu’elle nous livre ici est un peu inclassable, autobiographie, témoignage, essai… L’éditeur en dit que “Lab Girl est une multitude. Il est le témoignage autobiographique, intime et passionné d’une femme qui s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et parvenir à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes. Il est une célébration du génie végétal, du sol et de la nature qui changera à jamais votre façon de voir le monde. Il est enfin le portrait sensible et émouvant d’une amitié indéfectible.”

    Cette multitude donc, est construite en trois parties : “racines et feuille” ; “bois et noeuds” ; “fleurs et fruits”. Accompagnées d’un prologue et d’un épilogue.

    Trois parties comme autant de phases de croissance d’une plante, apprend-on petit à petit à la lecture de Lab Girl. A l’intérieur d’une graine, chaque plante à l’état “placentaire” comporte une racine et deux cotylédons. Une racine pour s’ancrer, la première de ses tâches au moment “d’éclore”, et deux proto-feuilles, pour commencer la photosynthèse, commencer à grandir. Une fois prête, et si les conditions sont réunies, la jeune plante commence à pousser. Elle fait du bois et des branches qui tomberont souvent sous les assauts de son environnement. Mais qu’à cela ne tienne, elle se renforcera, formera des nœuds, et continuera sa croissance jusqu’au jour, où, enfin au soleil, enfin forte, elle fleurira pour la première fois et produira ses premiers fruits.

    Une vie comme une métaphore végétale

    C’est comme cela que j’interprète (et je crois que c’est une lecture possible) les trois parties du témoignage de Hope Jahren. De son enfance auprès de parents trop silencieux, trop peu démonstratifs, mais qui lui ont donné le goût des sciences et de l’effort, à ses débuts de chercheuse.

    Où Hope Jahren se décrit elle-même comme très à la marge du monde scientifique académique. Peu intéressée par les parcours typiques, les allégeances, les querelles de chapelles, tout ce qui la motive c’est l’amitié indéfectible de Bill, collègue à la personnalité aussi tout aussi complexe que la sienne, et l’idée fixe depuis toujours de monter son propre labo, quitte à griller les étapes de la vie d’un chercheur. Puis, à force d’échecs, de remédiations, d’acharnement, de travail (en quantité astronomique) et d’intelligence (en quantité tout aussi astronomique à mon avis), de labos foireux en labos foireux, de situations précaires en catastrophes, Hope Jahren réussit à s’imposer, à faire sa place.

    Lab Girl c’est l’histoire d’une vie, aussi complexe et incertaine que celle d’une graine. Et c’est l’histoire d’une réussite personnelle. C’est très chouette. C’est très drôle, vraiment, parfois complètement loufoque mais brillant tout du long.

    J’ai vraiment beaucoup aimé.

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires où l’on se sent bien

    Larcenet - Ferri - Le retour à la terre T.6 - Chikita Lit

    Le retour à la terre T.6 : Les métamorphoses par Ferri et Larcenet, paru chez Dargaud, 2019

    En 2014, je suis passée de la grande ville au petit village. Et parmi tous les arguments accompagnant cette migration, il y avait celui (maintes fois rabâché à n’importe quelle occasion) de la qualité de vie.

    En 2015, je n’en pouvais plus.

    Et je suis tombée dans mon CDI d’alors sur le premier tome du retour à la terre. Ç’a été une thérapie ! Je connaissais déjà le coup de crayon de Manu Larcenet par la série Le combat ordinaire (merveille d’histoire). Mais Dieu sait comment, j’étais passée à côté du retour à la terre…

    Le retour à la terre c’est l’histoire du virage à 180° que prend la vie de Manu Larssinet (dessinateur BD et banlieusard) quand il décide d’aller s’installer avec sa compagne aux Ravenelles (89 âmes), en rase campagne. Virage âprement négocié, non exempt de rechutes citadines…

    Et voilà que je me suis mise avec lui à rêver en cachette d’embouteillages, de périph, de bruit, tout en me moquant de moi-même et en répétant à tout le monde que niveau qualité de vie, y avait pas photo…

    Cinq tomes pour un exorcisme. J’y étais comme chez moi, tout sentait le vécu. J’ai pleuré de rire et de stress devant la Mortemont, vieille voisine trop curieuse. J’ai reconnu l’entourage qui vient vite et qui repart vite (non sans t’avoir expliqué que niveau qualité de vie, là…). Bref j’ai vécu cette série !

    Et depuis le tome 5, plus rien. Plus rien !

    Alors oui, il y avait Astérix, oui, il y avait Plast… Mais moi, Messieurs Ferri et Larcenet ! Moi j’attendais ! Et on était nombreux à attendre !

    Le retour à la terre, phénomène générationnel
    Le retour à la terre T6 - Ferri - Larcenet - Chikita lit

    Et puis, enfin ! Le Tome 6 !

    Où l’on apprendra que Manu se demande si Mariette n’est pas encore enceinte, alors que celle-ci en est à son septième mois. Où la Mortemont apparaîtra sous un nouveau jour, parfois violent, où l’on verra Philippe de chez Dargaud, éditeur, se perdre chez des ZADistes en venant rendre visite à Manu. Et surtout, surtout, où l’on suivra l’avancement de la thérapie entreprise par Manu avec l’ermite du village (ancien maire redressé par le fisc et vivant depuis dans un arbre). A la recherche du père…

    Finalement, c’est encore une fois un petit bijou. C’est juste, c’est intelligent. Et puis c’est l’histoire d’une partie d’une génération, retournée à la terre, envers et contre tout, pour le meilleur et pour le pire ! Et dont les enfants seront, eux, de vrais petits campagnards…

    J’adore.

    Chikita

  • Fantastique

    Chikita lit : des romans gothiques du 21e siècle

    Vert de Lierre - Louise Le Bars - Chikita lit

    Vert-de-Lierre par Louise Le Bars paru chez Noir d’Absinthe, 2019

    Autant vous annoncer la couleur tout de suite : là, j’avais rendez vous en terre inconnue.
    Dans mon fauteuil, The Sunshine dans les oreilles, la boule au ventre, je me dis allez Chikita, tu peux quitter les plaines fertiles de la littérature jeunesse, des sciences humaines et de la BD…

    Lance toi dans la jungle du fantastique.

    C’est comme ça, si si, à peu près dans cet état d’esprit-là, que je me suis lancée dans cette lecture. Avec un grand sentiment d’incompétence, mais beaucoup de curiosité.

    J’ai lu les trois premiers chapitres d’un trait.

    Et là deux choses :

    La première : Ok, là c’est du lourd. Pour moi qui n’y connais rien, on est à la source du fantastique. C’est quasi un roman gothique.

    La seconde (et qui découle très largement de la première) : Chikita, t’es plus dans le game. Tout ça te dépasse très largement, tu n’y connais rien en roman gothique. Et ce bouquin mérite une connaisseuse. Il mérite qu’on ne dise pas du plat à son propos. Il mérite une critique pointue, qui lui rende toute sa portée, toute sa taille.

    Voilà ce que je me suis dit après trois chapitres.

    Et puis j’ai continué.

    Louise Le Bars, l’intuition du féminin

    “L’eau qui me caressait la peau semblait me souffler un message d’apaisement, à l’exemple du crépuscule qui se couchait sur mes journées solitaires, nimbant de sa lumière douce mon visage et mes cheveux. J’appréciais avec encore plus de plénitude cet antre boisé serti d’enchantements ignorés. Je faisais mien cet écrin de verdure qui m’offrait l’asile. […] Le calme m’habitait encore, telle une ouate cotonneuse emplissant mon corps, comme si ce dernier était plongé sous l’eau et flottait, oublieux du monde par-delà l’onde. Le printemps me montrait sa beauté festonné de fraîcheur fleurie, telle une coquette en dentelles.”


    J’ai continué parce que ce roman m’a prise par le cœur.

    Avant d’aller plus loin, de quoi s’agit-il ?

    Vert-de-Lierre c’est l’histoire d’un écrivain de polars à succès, Olivier Moreau, en panne d’inspiration. Son éditeur le bouscule un peu pour qu’il sorte son prochain best-seller. Mais Olivier Moreau a d’autres choses en tête. D’abord retourner dans le village de sa grand-mère qui vient de mourir pour vider sa maison. Et puis, une fois là, partir sur les traces d’un vieux conte local que les gens aiment à raconter à leurs enfants pour leur faire peur… L’histoire du Vert-de-Lierre, vieux vampire végétal dont la première victime hanterait le château du coin. Olivier, en remontant le fil du conte, à la manière d’un enquêteur sera amené à rencontrer deux femmes, une vieille anglaise, qui vit en ermite dans une des plus belles demeures du village, et sa nièce en visite.

    Voilà, voilà, je n’en dis pas plus.

    Revenons au cœur, pourquoi par le cœur ? D’abord parce que contrairement à ce que pourrait laisser penser le choix du héros, c’est une histoire de femmes.

    Une VRAIE histoire de femmes, où la nature et le féminin sont très intimement liés. Oui parce que, dans la très vieille (et très largement dépassée par les avancées scientifiques) opposition nature / culture, les hommes (à commencer par les grecs anciens, toujours open pour un peu de misogynie) les hommes, disais-je, se sont souvent placés du côté de la culture en nous laissant la nature. Nous, les femmes, pauvres mammifères saignants et allaitants (oh ne dis pas ça c’est sale…).

    Voilà, voilà, et nous, ben on a dû faire avec ! Et cette spécificité féminine, ce stigmate inconscient, est ici brillamment exploité par Louise Le Bars, qui, décrivant son héroïne, décrit chacune d’entre nous dans ce qu’elle a de plus primitif et sauvage. Et loin d’en faire une tare, elle nous offre de vrais moments de beauté où ses héroïnes, livrées à elles-mêmes dans de sombres forêts, s’y sentent mieux que dans le monde, redécouvrant qu’elles n’ont pas peur. Ni des bois, ni des créatures sauvages.

    Une plume aiguisée

    Ensuite, parce que c’est une histoire intelligente, complexe. Avec plusieurs grilles de lectures, plusieurs niveaux d’entrée, du récit enchâssé, de la mise en abyme, des univers différents, des contextes changeants. Et tout ça est très bien réussi. Pour la simple raison que l’autrice fait faire à peu près tout ce qu’elle veut à sa plume. Chaque personnage possède un style narratif différent. Les platitudes d’Olivier Moreau se heurtent à de hauts degrés de symbolisme chez Rose. Quand celui-ci nous dit qu’il se sent inférieur, nous le constatons effectivement. Il y a ainsi tout un jeu très fin entre les différentes psychés des personnages sans qu’il soit besoin d’avoir recours à une polyphonie narrative qui n’aurait pas trouvé sa place ici.

    C’est de grand talent. Ce n’est pas gratuitement mystico-mystérieux. C’est intelligent et suffisamment “bref”, pour ne pas délayer inutilement la puissance du récit. La fin est un peu prévisible, mais ce n’est pas la fin qui compte à l’arrivée. D’autant que, comme toutes les histoires fortes, il existe ici un effet de blast dont je pense qu’il risque d’être long….

    Je ne suis pas connaisseuse, donc, mais j’ai beaucoup aimé, merci à Louise Le Bars et à Dorian Lake de m’avoir incitée à ce pas sur le côté !

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : la vie des pionnières

    Catel  - Bocquet - Olympe de Gouges - Chikita lit

    Olympe de Gouges par Catel Muller et José-Louis Bocquet paru chez Casterman, 2012

    Des fois, je pense à tous ceux qui font une chose pour la première fois (ou presque). Et aux risques qu’il prennent.

    Très honnêtement, je pense que nous sommes une espèce aventureuse et innovante. Bien qu’en fait, je ne me base pour décréter cela que sur des critères anthropomorphiques. Je sais que nous sommes les seuls à avoir inventé le téléphone ou la télévision par exemple, mais je ne sais pas ce que les autres inventent. Je ne le vois pas. Les critères d’évaluation des inventions des autres espèces me sont inaccessibles. Je sais que les fourmis cultivent des champignons et qu’elles élèvent des troupeaux de pucerons, mais je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas, si de génération en génération, elles mettent au point des trucs pour améliorer leurs cultures ou leurs élevages. Et si ces trucs ne sont pas de meilleures inventions que les nôtres.

    Bon, encore une fois je m’éparpille… mais ce que je voulais dire c’est que n’étant pas apte à juger de tout ça, je me dis, comme tout le monde, que notre espèce est particulièrement ingénieuse. Et du coup j’en reviens à mon début : des fois, je pense à ceux qui font un truc pour la première fois, ou qui émettent une idée nouvelle.

    Ceux-là, je ne sais pas comment ils font pour oser. Je veux dire, ceux-là, il savent qu’ils vont se heurter aux autres. Aux croyances, aux valeurs, aux idées des autres. Et ça va être violent. Ils le savent non ?

    Catel, aux fondements du féminisme moderne
    Catel - Bocquet - Olympe de Gouges

    Elle a dû s’en douter à un moment, Olympe de Gouges, née Marie Gouze, que son idée de Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne comprenant le droit de vote, en 1791, ça ne pourrait la mener qu’à la guillotine.

    Ce n’était pas le bon moment pour ses idées. Le bon moment, il n’arrivera qu’au XXe siècle, en 1944 pour que nous ayons le droit de vote.

    Voilà. Deux siècles pour une idée. Et pendant ces deux siècles une multitude d’autres prises de risques, d’autres voix dont celles d’Hubertine Auclert, Louise Weiss, Marguerite Durand, Madeleine Pelletier etc.

    Il fallait bien plus de 480 pages à Catel et Bocquet pour témoigner de leur respect pour cette pionnière.

    L’ouvrage est beau, extrêmement bien documenté, rigoureux, accompagné d’annexes solides et précises : chronologie (deux colonnes sur douze pages), notices bibliographiques des personnages (trente-neuf) et une bibliographie à faire pâlir une thèse !

    La construction de l’ouvrage est très intéressante également. Elle suit Olympe de Gouges dans trente et un lieux de son existence. Chaque lieu est traité comme un chapitre et une unité de sens dans la vie d’Olympe de Gouges. De Montauban, où elle est née à la Conciergerie de Paris (haut lieu de détention pendant la Révolution française avec l’installation du tribunal révolutionnaire et où sera également détenue Marie-Antoinette) où elle finira sa vie.

    Plus de 480 pages comme un dû. Un devoir. A la mémoire du courage de cette femme.

    Indispensable.

    Chikita