• Jeunesse

    Chikita lit : de géniales histoires de slip !

    Le loup en slip - Lupano - Itoïz - Cauuet - Chikita lit

    Le loup en slip par Lupano, Itoïz et Cauuet paru chez Dargaud, 2016

    Alors voilà, depuis Platon, George W. Bush et la pub Orangina rouge de 1997, on avait fini par croire que le côté obscur de la force resterait à jamais le côté obscur de la force.

    Parce que c’était comme ça.

    C’était comme ça et pas autrement.

    Les méchants sont méchants par essence.

    Et le plus méchant d’entre tous les méchants, celui sur lequel se construisent tous les autres, le premier, l’originel, celui qui a de grandes dents, des yeux luisants et la perversité collée au corps (rappelez vous cette histoire de “chevillette” et de “bobinette” qui “cherra”… Non mais “cherra” quoi ! Imaginez le vice nécessaire à ce monstre pour conjuguer le verbe “choir” dans sa forme complexe à la troisième personne du futur de l’indicatif…), hé bien celui-là, c’est le grand méchant loup.

    Le loup en slip : ou l’éradication de la bestialité au moyen d’un morceau de tissu bien ajusté.
    Le loup en slip - Chikita lit

    Wilfried Lupano et Paul Cauuet avaient déjà eu des petits ensemble dont la super série : “Les vieux fourneaux”. On peut considérer “Le loup en slip” comme un spin-off de cette première série. “Le loup en Slip” c’est le héros du petit théâtre de marionnette d’un des personnages des “Vieux fourneaux”.

    Et alors, qu’est-ce ?

    Voilà ce que dit Dargaud : “Le loup terrorise la forêt et ses habitants qui vivent continuellement dans la peur de se faire croquer les fesses. Jusqu’au jour où le loup descend dans la forêt… Méconnaissable ! Le loup ne fait plus peur du tout, il n’a plus le regard fou ni les poils dressés ! Mais comment vivre sans la peur, quand la peur est devenue l’unique moteur ?”

    Et oui, comment ? Comment sortir de l’aliénation ? Des besoins tout prêts ? Comment recréer un monde ? Sortir des destins tout tracés ? Des choses que l’on connaît déjà ? Des vieilles oppositions ? De ce que l’on pensait savoir, immuablement ?

    Bien sûr cet album jeunesse reste un album jeunesse. Mais avec ses airs de ne pas y toucher et son loup qui fait marrer, il offre à toute la famille l’occasion de réfléchir vraiment à ce qui fait une société. Dans toute sa complexité.

    Très chouette titre jeunesse.

    Chikita

  • Romance

    Chikita lit : de-la-romance-oui-ben-quoi-une-fois-n’est-pas-coutume !

    Emily Blaine - La librairie des rêves suspendus - Chikita lit

    La librairie des rêves suspendus par Emily Blaine paru chez Harlequin, 2019

    Bon.

    Pour ne pas oublier que la légèreté c’est sympa aussi… Je finis en ce moment un marathon romance entamé à l’occasion du Challenge NetGalley.

    (En très gros, NetGalley c’est une plateforme qui met en relation lecteurs et éditeurs.)

    Allez savoir pourquoi, j’ai téléchargé tous les titres disponibles de la catégorie romance…

    Chikita tu faiblis.

    Mais oui, mais voilà, mon petit cœur tout mou avait bien besoin d’être cajolé en ce moment. Et même si je ne vous parlerai pas de toutes ces lectures ici, je trouve que le titre d’Emily Blaine était mignon tout plein et toussa toussa, alors voilà…

    Emily Blaine : sugar queen

    Oui parce que c’est sucré tout plein ce petit bouquin et que malgré l’éternelle équation “jeune oie blanche rencontre bad boy”, et ben c’est plein de petites trouvailles super fraîches.

    ” Sarah, libraire dans un petit village de Charente, peine à joindre les deux bouts. Entre la plomberie capricieuse de l’immeuble, les murs décrépis et son incapacité notoire à résister à l’envie d’acheter tous les livres d’occasion qui lui tombent sous la main, ses finances sont au plus mal. Alors, quand un ami lui propose un arrangement pour le moins surprenant mais très rémunérateur, elle hésite à peine avant d’accepter. C’est entendu  : elle hébergera Maxime Maréchal, acteur aussi célèbre pour ses rôles de  bad boy que pour ses incartades avec la justice, afin qu’il effectue en toute discrétion ses travaux d’intérêt général dans la librairie. Si l’acteur peut survivre à un exil en province et des missions de bricolage, elle devrait être capable d’accueillir un être vivant dans son monde d’encre et de papier…”

    Voilà donc un titre printanier à souhait, où les personnages ne font pas toujours ce que l’on attend d’eux et où s’invitent tout en délicatesse des sujets de société peu abordés par le genre en temps normal.

    Saluons également la plume de l’autrice, reine incontestée de la romance française et qui possède une fluidité à toute épreuve : elle doit pouvoir rendre possible n’importe quelle rencontre…

    C’était divertissant à souhait ! Merci à NetGalley pour la découverte !

    Chikita

  • Essai

    Chikita lit : des choses importantes.

    Silvia Federici - Caliban et la Sorcière - Chikita lit

    Caliban et la Sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive par Silvia Federici paru chez Entremonde, 2014

    Qu’est-ce que c’est vraiment d’être une femme de nos jours ? Qu’est-ce que c’est vraiment d’être une femme tout court ?

    Est-ce que c’est quelque chose de particulier d’ailleurs ? Est-ce que ça implique des trucs ? Est-on obligée d’être féministe quand on est une femme ? Qu’est-ce qu’on veut pour nos filles ?

    Jusqu’ici, pour tout vous dire, moi je croyais dur comme fer en Françoise Héritier. Je croyais que la différence avec les hommes était un construit social. Un acquis. Un résultat.

    Je le crois toujours d’ailleurs mais il y a un truc que Silvia Federici vient de m’apprendre. Non, en fait Silvia Federici vient de m’apprendre 400 pages de trucs. Mais de ces 400 pages je retiens que l’histoire qu’on nous enseigne à l’école c’est celle des hommes.

    Qu’on le veuille ou non, on est différents parce que ça fait longtemps que nos chemins ont divergé. Que notre histoire n’est pas totalement la même. Que nous ne reconnaissons pas beaucoup de figures féminines dans l’Histoire, parce que nous n’avons pas tout à fait vécu la même…

    Mais je m’exprime mal, et ces choses sont compliquées, il faut laisser Silvia Federici expliquer ça.

    Silvia Federici ou l’histoire de l’éviction capitaliste de la femme

    Caliban et la sorcière de Silvia Federici est issu d’une longue recherche sur la place des femmes dans la transition entre féodalisme et capitalisme.
    L’autrice part du principe que les hiérarchies sexuelles sont toujours au service d’un projet de domination. Aussi, l’idée post moderne selon laquelle “la culture occidentale” aurait une prédisposition à comprendre le genre par oppositions binaires doit être questionnée. Nos catégories actuelles seraient issues d’une lente construction historique. L’émergence du capitalisme n’a pu se faire que concomitamment à une division sexuée du travail confinant les femmes au travail reproductif (et à la reproduction de la main d’œuvre notamment). Silvia Federici revendique une approche marxiste, féministe et foucaldienne de ce passage de l’histoire européenne. Elle s’intéresse tout particulièrement à la période, très peu étudiée de la chasse aux sorcières.

    En six chapitres d’une incroyable densité, elle revient sur l’époque médiévale où les différences entre hommes et femmes sont encore peu visibles. Puis, sur l’introduction des premiers salaires au XIIIe siècle, qui amène avec elle une première phase de prolétarisation des paysans.

    Elle traite également des premières révoltes paysannes, les mouvements hérétiques notamment, où les femmes ont une place à part, sans équivalent selon elle, avec le reste de la période médiévale. Elles y développent de grandes habiletés notamment dans le contrôle des naissances.

    Siliva Federci aborde ensuite la grande famine suivie de la peste noire du XIIIe, qui auront pour conséquences une grosse chute démographique et une crise du travail, liée à la pénurie de main d’œuvre, et qui occasionnent alors de longues rebellions paysannes contre le joug féodal.

    Elle en vient alors à la contre-révolution menée par les autorités politiques qui aura pour objectif principal de canaliser les violences des hommes, les jeunes en particulier. Une des mesures de cette contre-révolution consistera à décriminaliser le viol pour “canaliser” les comportements de ces jeunes hommes. Pour Silvia Federici, c’est le début de la grande entreprise d’avilissement des femmes. Celle ci s’accompagnera notamment de l’institutionnalisation de la prostitution et des bordels pour les jeunes victimes, en nombre incalculable.

    La fin du Moyen Age et le début de la Renaissance connaissent une nouvelle offensive de la classe dominante européenne basée sur la force et l’enclosure (un moyen de spolier les terres paysannes, ne les laissant “propriétaires” plus que de leurs femmes) créant ainsi une nouvelle vague de précarisation des individus et le concept du travailleur “libre”. Extrêmement paupérisé en réalité. De nouvelles révoltes s’ensuivent qui seront réprimées par la mise en place des “sciences statistiques” cherchant à contrôler mieux ces classes dangereuses. Phénomène qui s’accompagne de l’incroyable chasse aux sorcières que connaît l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles. Entreprise violente de répression totale de la femme. Des milliers de torturées, de brûlées vives sous des motifs ubuesques et qui ont arraché aux femmes leurs dernières connaissances en matière de gestion de la natalité. Amenant ainsi l’idée triomphante de la féminité soumise et domestique.

    Je ne peux pas faire mieux ici, et c’était déjà bien trop long…

    L’ouvrage est extrêmement bien documenté (la bibliographie pourrait être éditée à part…), il est très érudit, il est édifiant.

    Il est malheureusement aussi très clair sur l’origine des comportements, valeurs et destins féminins actuels. Comme une longue histoire de répression, peut être la plus violente que l’humanité ait connue, et qui ne laisse derrière elle que des femmes inhibées et ayant incorporé jusqu’à la lie, l’idée de leur infériorité.

    Chikita

  • Anticipation

    Chikita lit : de l’OuLiPo… ou autre chose

    La Masculine - Laurence Qui-Elle - Chikita Lit

    La Masculine par Laurence Qui-Elle (Kiehl) auto-édité chez Les Editions du Net, 2018

    Bon, pour ne rien vous cacher, j’ai beaucoup réfléchi avant de publier cet avis ici.

    J’avais dit en présentation de ce blog que je me donnais comme ligne “éditoriale” de ne parler que de ce que j’avais aimé.

    Or, le texte de Laurence Qui-Elle est un peu au delà de mon clivage : j’aime, j’aime pas. Il m’a un peu déstabilisée…

    En fait, je pense avoir identifié ma difficulté. Je crois, honnêtement que ce texte ne correspond pas à l’idée que je m’en étais faite. Du coup pour moi : malentendu total.

    Je m’explique, l’autrice (pardon pour ce mot de Langfem, mais je m’y accroche) le mérite bien : La masculine est proposé comme un récit oulipien. Vous savez, un de ces textes qui s’impose une ou plusieurs contraintes d’écriture.

    La contrainte ici est d’utiliser seulement des mots féminins.

    Premier malentendu : j’ai en toute bonne foi pensé à un pur exercice de style à la Queneau.

    Or ce n’est pas vraiment le cas.

    Deuxième malentendu : j’ai en toute bonne foi, à nouveau (mais quelle naïveté décidément), pensé à une fiction féministe.

    Bad request again Chikita.

    Il faut que je vous résume l’histoire pour que vous puissiez comprendre :

    La Masculine, c’est l’histoire de La K, rédactrice trentenaire dans un journal d’information propagandiste. Nous sommes dans un futur plus ou moins lointain, et la moitié de l’humanité a disparu. Ou plutôt, a presque disparu puisqu’il reste encore sur Terre, un dernier représentant masculin, qui mourra au cours du roman. Il ne reste plus que des femmes donc, dans un environnement très dégradé. Plus rien ne fonctionne vraiment ici, ni transports, ni électricité. La France, dirigée par trois femmes que l’on ne voit jamais et qui ne s’expriment qu’à la radio, a viré totalitaire. Police d’État, classes sociales étanches, contrôle des naissances et des pensées, (au moyen d’une langue française débarrassée de chaque mot masculin et imposée à toutes) sont au menu.

    La K ouvre peu à peu les yeux sur son monde, après que sa partenaire professionnelle se soit faite renvoyer et après avoir re-découvert les travaux scientifiques de sa grand-mère. Cette dernière avait compris, au moins en substance, la raison de l’extinction des hommes et avait prévu celle des femmes si celles-ci restaient entre elles.

    Premier malentendu ou : en tant que documentaliste pourquoi je ne rangerai pas ce livre en 840 – courant littéraire français, mais en 843 – fiction.

    Pourquoi donc La masculine ne serait-elle pas complètement une œuvre stylistique ? Et bien parce que c’est dans la langue de son personnage que s’exprime Laurence Qui-Elle. Ce qui rend possible de jolies pirouettes quand ses personnages utilisent volontairement des mots interdits. Ou encore, ce qui lui permet d’inventer des mots, ou d’en faire un usage détourné, de rajouter des “-e”, à la fin des pronoms ou des interjections.

    C’est une langue qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas fluide, et contre laquelle ses propres personnages sont en lutte. Cf. le moment où La K, décide de continuer à utiliser le pronom neutre “ça” allant à l’encontre de la loi (de l’histoire et du texte ?)

    Et c’est là que ma première impression bizarre est apparue : Laurence Qui-Elle se rebelle tout du long contre sa propre contrainte. Elle lui donne un nom : la Langfem et la renie, voire même la méprise un peu.

    Pour moi lectrice et documentaliste ça change la donne. Quand je parle de “840” ou de “843” un peu plus haut ce sont en fait des indices issus de la classification décimale de Dewey et qui me servent à classer les livres sur les rayonnages. Et clairement, ce livre a plus sa place à côté d’Orwell, que de Queneau. (Ceci dit : Orwell, quand même !)

    Deuxième malentendu ou : ce récit n’est pas en faveur des femmes.

    Il n’est pas non plus en leur défaveur, soyons claires, mais… Pourquoi imaginer un monde aussi mal tenu par les femmes seules ? Rien ne fonctionne dans cet univers. Sitôt les hommes disparus, en même pas une génération, elles mènent le monde à sa perte. Ne réussissent rien de technique, les quartiers parisiens sont à l’abandon, la Tour Eiffel s’écroule, l’électricité ne fonctionne plus…

    Personne ne sait changer une roue parmi nous ? Pourquoi se déprécier autant ? Je comprends l’idée que l’harmonie nait de la différence ( ou de la complémentarité ?), ce qui me semble être l’idée principale ici. Mais pourquoi ai-je cette sensation un peu floue qu’il y a autre chose sous ce message ? Pourquoi suis-je un peu mal à l’aise en lisant la fin particulière du roman ? Qu’est ce qui cloche ici ?

    Pour finir, je reste partagée, entre une plume douée, c’est absolument indéniable, mais âpre et au service d’une idéologie qui me glisse un peu entre les doigts. A qui s’adresse cette histoire ? Qu’est ce qu’on cherche à démontrer ici ?

    Allez lire, faites vous votre opinion !

    En attendant, merci à Laurence Qui-Elle de m’avoir permis de parler de La Masculine ici. Son droit de réponse est largement ouvert si nécessaire.

    Chikita

  • Nouvelles

    Chikita lit : des choses vénéneuses

    La Folie et l'Absinthe - Noir d'Absinthe - Chikita lit

    La Folie et l’Absinthe collectif paru chez Noir d’Absinthe, 2019

    Les éditions Noir d’Absinthe font les choses avec délicatesse.

    Je vais m’expliquer mieux, mais voilà en gros mon premier sentiment à la lecture de ce recueil.

    Pourtant ces treize nouvelles nous promettent du lourd, du trash, de la folie, du sang et de l’ivresse. Jusqu’à la mention “pour lecteurs avertis”.

    Et dans les faits effectivement, il y a du lourd, du trash, de la folie, du sang et de l’ivresse. On pourrait aussi rajouter, des meurtres, des viols, des hallucinations, de la crasse… Le tout mâtiné de science-fiction, de fantasy et de fantastique puisque c’est la ligne de la maison.

    Mmm… Où est donc la délicatesse Chikita ?

    J’y viens, j’y viens, laissez-moi dérouler tout ça sinon je vais m’y perdre !

    Les trois temps de la délicatesse

    En premier lieu, je dirais que ce recueil c’est avant tout une présentation en bonne et due forme. C’est un acte fondateur pour cette jeune et talentueuse maison. C’est dire : voilà qui nous sommes, voilà ce dont nous sommes capables, voilà ce à quoi nous aspirons. Et ça c’est très délicat !

    Oui, se présenter comme ça, c’est une façon de ne pas “piéger” le lecteur. De ne pas se faire passer pour autre chose, d’avancer à découvert ou même de prendre le temps d’illustrer la ligne éditoriale.

    Alors je ne sais pas du tout si je suis claire, mais moi je trouve ça chic.

    D’autant que, et c’est mon deuxième temps, cette ligne éditoriale est très subtile. On trouve ceci sur le site internet :

    “Nous sommes des enfants de la nuit et préférons les livres en nuances, affichant avec orgueil leurs doutes et leurs ambiguïtés. Nos héros sont des couards, nos princesses des déesses, et nos dragons nous emportent dans un monde de rêves hallucinés.

    ​Nous ne renions pas la folie qui coule, encre d’un Noir d’Absinthe, dans nos veines empoisonnées.”

    Voilà pour la Folie et voilà pour l’Absinthe. Cet alcool qui n’est à nouveau autorisé que depuis quelques années. L’Absinthe, qui connut un engouement populaire très important au XIXe siècle, a été accusée de provoquer de graves intoxications chez ses consommateurs, notamment en raison de la présence de certaines molécules comme la thuyone dans sa composition. Très consommée dans les milieux littéraires et artistiques, a-t-elle été à l’origine de certaines des plus belles œuvres du XIXe ?

    Ajouté à ça que l’Absinthe se consomme selon tout un rituel, avec des verres adaptés, des cuillères, du sucre, de l’eau en quantité très mesurée… Bref, ce choix de l’Absinthe est très représentatif du niveau d’élaboration, de complexité, de délicatesse (j’y reviens) de ce qui est proposé par Noir d’Absinthe.

    Des auteurs de talent

    Et puis enfin, cette délicatesse on la retrouve évidemment dans la haute tenue littéraire des treize textes qui composent “La Folie et l’Absinthe”.

    La nouvelle c’est compliqué. Il faut être bref mais pas trop implicite, garder du souffle, et monter, monter en pression jusqu’à la chute. La nouvelle supporte mal le délayage, à mon sens. Et ça marche ici. L’ensemble est d’une grande qualité. Chaque texte aborde de manière très personnelle les deux thèmes de la folie et de l’Absinthe sans que l’on sente un quelconque exercice imposé.

    Un coup de foudre et deux coups de cœur pour moi : “Je plonge, tu plonges, nous plongeons” de Céline Chevet qui ouvre la danse. Histoire d’un effaceur de crimes et de tentations délictueuses. Je suis restée absolument scotchée par cette plume sûre et nerveuse, par sa capacité à créer un monde en deux ou trois traits secs et précis, par cette imagination débridée.

    “Le monde est noir. Les pieds plantés dans une flaque d’eau trouble, je regarde le souvenirs de l’homme défiler en miroir. J’y vois la prison dans laquelle il a croupi toutes ces années, je sens dans ma gorge les palets lyophilisés qu’il se glissait dans l’œsophage, le craquement de sa mâchoire résonne dans le néant. Une bouche se dessine, mâche, crache ; les dents se tendent vers moi comme des serpents prêts à mordre.”

    Et puis aussi “Les diables noirs” de Patrice Quélard, sur un bataillon d’infanterie légère pendant la première guerre mondiale. Et “Manuel d’anthropologie botanique” d’Audrey Salles à propos d’une femme qui abrite un plant d’absinthe dans son ventre. Parce que la guerre tenait toute sa place dans un recueil sur la folie pour le premier et que la narration est impeccable. Et pour la douce et douloureuse fantaisie de la seconde qui croque si justement les aberrations de la nature humaine.

    Je ne peux pas parler de tout ici, même si j’en ai vraiment envie. Tout ça est vraiment très réussi ! D’une grande qualité littéraire et qui augure vraiment d’un bel avenir pour cette jeune maison.

    Merci aux auteurs, merci à Dorian Lake, auteur de la tout à fait déjantée “Fée du réservoir”, et éditeur de ce recueil, de m’avoir permis d’en parler ici.

    Je suis tout à fait convaincue et espère avoir été suffisamment convaincante. J’aime vraiment beaucoup !

    Chikita

  • Anticipation

    Chikita lit : des odyssées

    Pascale Perrier et Sylvie Baussier - Là-bas, tout ira bien - Chikita lit

    Là bas, tout ira bien par Pascale Perrier et Sylvie Baussier paru chez Scrinéo, 2019

    Notre espèce est complètement désespérante. Sur de nombreux points. C’est vrai.

    Mais nous avons aussi de belles capacités biologiques. Je crois que des trucs comme la monogamie et la durée d’élevage des petits signent chez nous de très fortes compétences empathiques.

    Mais est-ce que c’est assez ? Est-ce qu’on en fait assez ? Et pourquoi cette empathie, si belle soit-elle, n’est-elle, la plupart du temps, seulement réservée qu’à nos proches ou nos connaissances ? Ou à tout le moins à ce qui nous est familier ? Pourquoi n’est-on pas capables de nous préoccuper plus que cela des étrangers qui souffrent ? Est-ce une limite cognitive (je m’interdis d’écrire biologique) ? Est-ce un défaut d’éducation ?

    La prof en moi a une réponse, la lectrice de vulgarisation scientifique que je suis parfois, en a une autre, et au final mon moi profond n’en sait rien.

    Voilà, on est bien d’accord, je n’ai pas de réponses à ces questions, sinon je serai au pouvoir… Et je suis comme tout le monde, il m’a fallu la photo du petit Aidan, pour que je ne supporte plus ce qu’il se passe en Méditerranée. Ma mer. Au bord de laquelle j’ai grandi. Qu’une partie de mes grands parents a traversée pour trouver en France une vie meilleure.

    Pascale Perrier et Sylvie Baussier en passeuses de réalité

    “Martha est une amie que je me suis faite. Elle donne des cours de langue, et je les suis chaque fois que je peux. Une fille super d’une vingtaine d’années. Elle n’a que six ans de plus que moi, mais a toujours une maison et une famille, elle. Juste parce qu’elle a eu la chance de naître dans cette région et non pas en France comme moi.

    A quoi ça tient, le bonheur et la vie facile ? A deux ou trois détails qui ne tiennent pas à nous ni à notre comportement. Une question de chance.”

    ” 2030.

    En France, une terrible crise économique ravage le pays. Il n’y a plus de travail, à peine de quoi manger. Comme la plupart des habitants, Iza, Erwan et leurs parents empilent quelques affaires dans leur voiture et partent. Léon, lui, quitte seul la ferme où il a grandi. Dès qu’il sera arrivé, il enverra de l’argent à sa famille. Il a promis. Les voilà sur la route, loin de la vie qu’ils ont toujours connue. Leur seul espoir ? Celui d’arriver là-bas, 4000 kilomètres plus au nord, où le bruit court qu’un avenir meilleur les attend. Très vite, les trois adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans ressources, sans pouvoir faire confiance à personne. Alors que faire ? Revenir en arrière n’est plus une option. Ils doivent continuer à avancer vers l’inconnu.

    Entre mésaventures et désillusions, Erwan, Iza et Léon vont vivre un véritable cauchemar. Dans un monde où avancer devient un combat de chaque instant, plusieurs questions les taraudent : arriveront-ils « là-bas » ? Et s’ils réussissent, qu’est ce qui les y attend ?”

    Voilà en quelques phrases à quoi tient l’histoire écrite à quatre mains par Pascale Perrier et Sylvie Baussier.

    Presque de la transposition, plus que de l’anticipation. Parce que ce que vont vivre leurs personnages, c’est déjà la réalité de millions de personnes sur notre planète.

    Une lecture difficile donc, parce qu’on sait déjà, presque par expérience, que leur périple ne se passera pas bien. Mais une lecture qui devrait toucher le plus d’ados possible. D’abord, parce que le texte en lui même est impeccable, autant dans la forme et la construction narrative, que dans la vraisemblance des faits.

    Et puis, parce qu’il y a un truc que Pascale Perrier et Sylvie Baussier ont bien compris, c’est qu’une bonne histoire vaut tous les discours.

    Pourquoi ? Mais, parce que l’empathie… Les héros sont des français contemporains – ou presque, leur quête serait forcément la nôtre dans leur situation, leurs références sont les nôtres, leur culture est la nôtre… Le “familier” joue à plein et nécessairement, fonctionne.

    Merci à Babelio, et Scrinéo de m’avoir permis de parler de cette histoire indispensable ici. Merci à Pascale Perrier et Sylvie Baussier de l’avoir inventée et écrite, merci d’avoir trouvé ce truc pour parler de migration, de fuite, d’exil, de pauvreté, d’espoir.

    D’humanité.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des chefs-d’œuvre de l’absurde

    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Le Doudou méchant par Claude Ponti paru chez l’école des loisirs, 2000

    “Absurde”, ça vient du latin absurdus.

    Absurdus, c’est ce qui est discordant, dissonant.

    Discordant ou dissonant par rapport à quoi ?

    Hé ben j’imagine que ça dépend. Dicolatin. com (oui, oui, bon on fait comme on peut…) me dit que c’est ce qui n’est pas en harmonie, ce qui va contre le sens commun, la logique.

    Alors voilà, moi je trouve que Claude Ponti est un maître absolu de l’absurdus. Enfin, ça c’est le sentiment que j’ai eu la première fois que je l’ai lu. Et puis en fait, oui et non. Non, parce que Claude Ponti écrit pour les tout-petits. Et que le tout-petit n’est pas encore “en harmonie”. Ou pour le dire autrement, le tout-petit n’est pas encore formaté par le moule, les conventions et les attendus sociaux. Il est encore sauvagement libre et prêt pour n’importe quelle réalité. (Entre nous : d’où l’ultra-délicatesse de l’éducation d’un petit enfant.)

    Claude Ponti, réalité parallèle
    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Du coup, pour un moins de six ans, “la sussouillette du petit migou-louyou”, ça veut pas rien dire. C’est “la sussouillette du petit migou-louyou”. Et quand Oups, notre petit héros, et son doudou devenu méchant ont l’idée de l’attacher à la tête de poisson, piège connu de tous de l’ignoble monstre Grabador Crabamorr, le petit migou-louyou disparaît dans les airs. Et ça, c’était la bêtise de trop pour Oups, parce qu’un petit qui disparaît, les adultes ne le supportent pas, ça les rend féroces et ils chassent Oups du village.

    Condamné à errer, il finit par scotcher la bouche de son doudou qui ne lui souffle plus que de mauvaises idées et se retrouve chez Crabamorr, ça devait arriver. Mais avec du courage on arrive à bout de tout et avec de l’intelligence et un bon sens de l’observation on arrive même à comprendre pourquoi le doudou était devenu si méchant. Oui, parce que la plupart du temps il y a de bonnes raisons à la méchanceté. Personne ne naît méchant, n’est-ce pas ?

    Bref, si vous n’avez rien compris au pitch ci-dessus, rappelez vous : pour vous, adultes, c’est absurdus mais tentez l’expérience : lisez du Claude Ponti à un tout-petit. Lui, il n’aura aucun souci avec cette histoire. Aucun.

    Et je vous avouerai même que bientôt vous n’en aurez plus vous même. Parce qu’on y prend goût ! Et qu’on réenchante sa vision du monde et ses accès à la connaissance.

    S’ouvrir à la dissonance

    C’est une belle leçon d’apprentissage du monde pour un enfant que de lui lire du Claude Ponti, c’est très initiatique tout en lui étant accessible. C’est s’ouvrir à la fois à la société des adultes parce qu’on y identifie des valeurs très fortes : on ne fait pas de mal aux autres, on répare ses erreurs… Tout en restant le plus longtemps possible dans le merveilleux.

    Et c’est aussi une éducation à l’étrange, à la dissonance. Bref c’est une ouverture aux autres modes de raisonnement que les nôtres, à l’altérité.

    Et nous, adultes, on y réapprendra avec bonheur, l’art de “trouver ça normal”, tout en jouissant d’un usage de la langue, triturée, bousculée, mais toujours, toujours chantante, poétique et belle à lire.

    Un usage comme peu en sont capables. Longue vie aux livres de Claude Ponti !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit en mode feel-good

    Florence Kious - Clair de bulle - Chikita lit

    Clair de bulle par Florence Kious auto-édité, 2019

    Inspiré du feel-good movie, le feel-good book est un livre qui réconforte.

    Comment-ça un livre qui réconforte ?

    Et bien, la chose est assez subtile. Très honnêtement, je ne suis pas suffisamment connaisseuse du genre, mais il me semble qu’on peut dire que ce sont des livres qui cherchent à inspirer. Pas tout à fait comédie, ni tout à fait développement personnel mais un peu des deux à la fois.

    Le feel-good repose pour moi, sur deux éléments clefs : une ambiance heureuse et des rapports humains profondément satisfaisants.

    Catégoriser à ce point une lecture peut paraître factice (surtout avec ces anglicismes un peu faciles) mais vraiment, le “feel-good” quand c’est bien fait c’est quelque chose d’assez chouette.

    Et puis comme Chikita ne s’arrête pas à ça (on est d’accord, cette phrase ne veut rien dire mais elle sonne bien), elle est tout à fait capable de passer d’Emil Ferris à un bon feel-good.

    C’était même peut être tout à fait nécessaire…

    Florence Kious ou l’art du personnage

    “Même moi, je ne l’appelle pas Val ! Je n’aime pas trop les diminutifs, c’est… je ne sais pas, c’est réducteur je suppose. Un peu bêtifiant ! Mais ça ne semblait pas la déranger. Avec une pointe de hargne, je me demandais quel serait le diminutif de Bulle ? Bubulle ? Je ricanais en me levant et en enfilant mes chaussons. Je fus aussitôt prise d’un vertige qui me rassit avec sévérité.”


    Clair de bulle c’est l’histoire de Claire, 36 ans, work-addict, et de sa grossesse qui commence mal. Claire est obligée par le corps médical à rester alitée jusqu’à son accouchement. Et ça, Claire ne le supporte pas. Elle qui a toujours été poussée à ne pas rester sans rien faire entre alors dans une phase aiguë de conflit intérieur : entre ce bébé (encore tout à fait fictif pour elle) et ce qu’elle DOIT faire. Son compagnon, Valentin, assez impuissant à lui venir en aide, est obligé, de son côté, d’accepter une mission professionnelle à l’étranger, de plusieurs mois. Inquiet pour sa compagne, il demande à leur voisine, Bulle, de veiller sur elle au grand déplaisir de Claire (qui connaît mal Bulle parce qu’elle n’a jamais pris le temps de la rencontrer). Tout commence donc très mal, mais tout finira très bien (c’est le principe hein !).

    Comment ça marche ? Je n’en sais rien, mais ça marche.

    Enfin, si, je ne suis peut-être pas tout à fait honnête, j’ai plutôt ma petite idée sur ce qui fonctionne si bien ici.

    Une psychologie du personnage bien maîtrisée

    Première chose, Claire est vraiment réussie ! C’est un personnage très crédible ! Elle a fait beaucoup écho en moi. J’ai tout compris d’elle, ses conflits, sa mauvaise humeur, ses déceptions, ses petites mesquineries, son repli. Elle est très en vie. De manière négative d’abord, puis en évoluant vers quelque chose de plus positif. J’ai adoré Claire et sa trajectoire.

    Valentin fonctionne aussi. Il pourrait exister, on en connaît tous. J’étais moins sûre de Bulle avant de saisir toute sa complexité dans la deuxième partie de l’histoire.

    Donc, une énorme attention portée aux personnages. Vraiment, c’est assez impressionnant de finesse.

    L’ambiance est là aussi, ce qui s’annonçait ardu, parce que le seul lieu pendant une bonne partie du roman, c’est la chambre de Claire, dans laquelle elle est alitée. Donc pas de petit ruisseau ou de bord de mer apaisant, pas de grands espaces enivrants ni de couchers de soleil inspirants. Mais Florence Kious, décidément pas à court d’inspiration, a une parade à ce huis-clos : un bow-window, abritant un banquette et une petite bibliothèque. Uniquement décoratif dans un premier temps, le lieu, investi différemment par plusieurs personnages devient peu à peu chargé de symboles, d’évocations. Et ça marche ! Ce petit coin devient un bout de monde différent à chaque fois !

    Et puis enfin, cette histoire de changement, de révolution personnelle, est très intelligemment ancrée sur un moment clef de la vie : une grossesse. Alors oui, tout peut arriver, et cela donne une vraisemblance à tout le récit. On y croit.

    Tout ça est donc très bien amené, très habile. Et l’effet feel-good fonctionne. En bref j’ai vraiment beaucoup aimé ! J’ai passé un très bon moment !

    Merci Florence de votre confiance, merci pour votre texte.

    Chikita

    A noter : le livre possède plusieurs annexes documentaires sur le développement personnel.


  • BD

    Chikita lit : des œuvres dantesques

    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Moi, ce que j’aime, c’est les Monstres : Livre Premier par Emil Ferris paru chez Monsieur Toussaint Louverture, 2018

    Qu’est-ce qu’un monstre ? Qu’est-ce que la normalité ? Et qu’est-ce que le bien ? Et le mal ?

    Je crois honnêtement que les réponses à ces questions universelles ont beaucoup varié dans le temps. (A part l’inceste, la variété des comportements humains a plus ou moins tout autorisé et tout interdit à un moment ou à un autre.) Définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas nous occupe depuis la nuit des temps. C’est la fonction même d’une société. Assurer le vivre ensemble tout en régulant les comportements individuels.

    Mais je crois aussi (à titre tout à fait personnel) que le XXe siècle nous a mis K.-O. sur ces questions. A nous, sociétés occidentales. Les deux guerres d’abord. Et puis l’Holocauste. Loin de moi l’idée d’établir une quelconque hiérarchie puante dans l’horreur, mais l’Holocauste nous hante encore.

    Comment un peuple voisin, si semblable au notre a pu tomber à ce point dans l’horreur et massacrer des gens, en toute rationalité et avec l’aide de toutes les intelligences logistiques d’échelle du moment, pour leur religion, leur orientation sexuelle, leurs capacités cognitives…

    Depuis, la vieille Europe le sait. Le monstre, le méchant, ce n’est plus le diable. C’est potentiellement chacun d’entre nous. Absolument chacun.

    Emil Ferris, artiste cathartique
    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Emil Ferris est née en 1962 à Chicago.

    Tout est absolument incroyable dans son histoire. En 2001, mère célibataire, elle travaille comme illustratrice et conceptrice de jouets et films d’animations. A l’occasion de la fête d’anniversaire de ses quarante ans, elle se fait piquer par un moustique et contracte une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Une méningo-encéphalite la laisse paralysée après trois semaines de coma. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra plus marcher et sa main droite ne lui permet plus de tenir correctement un stylo.

    Emil Ferris, bien encadrée, s’accroche et s’inscrit, dans le cadre de sa rééducation, au cours d’écriture créative de l’École de l’Institut d’art de Chicago.

    Elle se lance dans un récit fleuve : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Une œuvre de plus de 800 pages, refusée 48 fois par les éditeurs américains.

    La légende est en marche.

    Aujourd’hui après trois ans seulement, l’œuvre totalise près de dix prix. Dont, en France, le Fauve d’Or du festival d’Angoulême 2019. Et comme pour continuer le mythe, c’est une toute petite structure éditoriale bordelaise fondée en 2004 qui en récupère les droits chez nous.

    Une œuvre

    Voilà, tout est incroyable donc. Et nous ne l’avons même pas ouvert encore ! Faisons-le sans plus attendre…

    800 pages dessinées au bic… Des illustrations d’une intensité incroyable, nous offrant tout le panel des émotions. Du gribouillage rapide à l’extrême précision. Certains dessins, d’une minutie incroyable nous feraient presque sortir de l’histoire pour les contempler. C’est colossal.

    Le genre d’œuvre d’une vie qui met tout le monde d’accord sur le génie créatif qui leur a donné le jour.

    Moi, ce que j’aime, c’est les montres, c’est le journal intime de Karen Reyes, une petite fille de dix ans passionnée de monstres qui habite Chicago à la fin des années 1960. Karen enquête sur la mort trouble de sa belle et mystérieuse voisine rescapée de la Shoah, Anka Silverberg, ce qui la conduira à découvrir de nombreuses choses sur son propre entourage.

    Cet œuvre aux 800 pages est malheureusement beaucoup trop riche pour être résumée mieux que ça ici. Mais une interrogation, je crois sous-tend l’ensemble : qu’est-ce qu’un monstre ? L’étranger ? L’homosexuel ? Le pauvre ? La prostituée ? Le laid ? Le fou ?

    Ou est-ce autre chose ?

    Il faut le lire.

    Chikita

  • Roman historique

    Chikita lit : des histoires épiques

    Solène Bauché - Le choix du roi - Chikita lit

    Le choix du Roi par Solène Bauché auto-édité chez Librinova, 2018

    “C’est un roc !… C’est un pic !… C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule !”

    Et Chikita, animée par le même esprit de découverte que les pionniers de l’ouest, Pasteur et Magellan réunis, s’y est attaquée… Olé !

    Oui ! C’est un roman-fleuve qu’a écrit Solène Bauché. 457 pages historiques que je vous pitche sans attendre (une fois n’est pas coutume) :

    “Royaume des Francs, 792. L’heure est grave : Charlemagne vient d’apprendre que son fils d’un premier lit, Pépin le Bossu, a conspiré contre lui. Le roi est loin d’avoir été un père idéal, mais la sentence est sans appel : le jeune traître doit rejoindre un monastère et y demeurer le restant de ses jours. Peu enclin à faire amende honorable et encore moins à devenir un homme de Dieu, Pépin dépérit. L’héritier déchu est loin de se douter que c’est par une entremise des plus inattendues que viendra son salut, avant d’entamer un périlleux voyage vers l’inconnu… “

    Solène Bauché, plume courage

    “La violence avait toujours fait partie de ma vie. Au lieu de la perpétrer sur les champs de bataille, comme mes frères, je la subissais en silence à l’abri des villas royales.”

    Une saga, donc, dans le sens le plus noble du terme, le plus originel. Un récit historique en prose et rapportant la vie, les faits et les gestes d’un personnage digne de mémoire, comme de ses descendants, s’ils le sont également.

    Solène Bauché s’attaque ainsi à un monument de l’histoire de France. The roi Carolingien : Charlemagne qui a eu cette idée folle

    Sur la forme, également, le récit est épique : prologue, épilogue, trois parties divisées en 62 chapitres et 7 intermèdes. Une péninsule.

    Chaque partie est le fait d’un narrateur différent.

    C’est le roi lui-même qui ouvre la danse sur fond de je-me-souviens. Sa jeunesse, ses parents, son frère qu’il déteste et surtout, surtout, son premier amour : Himiltrude. La véracité de cette première liaison de Charlemagne est attestée. On ne sait pas trop quels furent les liens exacts qui attachèrent les jeunes gens : mariage, concubinage… Reste qu’il en naquit un enfant bossu : Pépin. Considéré comme illégitime, Pépin ne règnera pas. Ce sont ses frères cadets (et bien portants) qui hériteront de cette responsabilité.

    Ca, c’est l’Histoire. Et Solène Bauché s’est largement amusée avec. A Pépin, elle donne une sœur aînée, Amaudra, que le roi “répudiera” en même temps que sa première concubine. Elle grandira dans une cellule monacale avec sa mère tandis que Pépin, tout juste toléré par les nombreuses autres femmes de son père et leurs enfants, sera destiné aux ordres.

    Héros vengeurs et remédiations de l’Histoire

    Le Choix du Roi, c’est leur histoire. Reniés, mal-aimés, négligés, Pépin et Amaudra, respectivement voix des parties deux et trois, survivront tant bien que mal à leur enfance désastreuse et tenteront de prendre leur envol en marge de l’Histoire de France personnifiée par leur père.

    Ce qui ressort de tout ça c’est que Solène Bauché ne s’économise pas. Son texte est d’une générosité indéniable. Tant sur la forme : l’écriture est soignée, rigoureuse, précise, riche. Que sur le fond : les personnages sont largement dépeints, y compris les secondaires, l’intrigue n’est jamais bâclée, les rebondissements sont nombreux, les détours historiques également.

    Le contexte est toujours respecté, signe d’un bon roman historique.

    Toutefois l’histoire se mérite et de mon point de vue, il faut persévérer un peu pour voir le roman décoller vraiment. Comme si cette première partie était un peu prisonnière du musée de l’Histoire, la voix de Charlemagne peine à s’incarner avec émotion. Le personnage est un peu froid, ses prises de décisions (souvent dures : abandon, massacre…) distanciées.

    Non, c’est vraiment avec Pépin que tout commence et que Solène Bauché laisse libre court à son talent. Emois, souffrances, espoir et touches de mystère se succèdent alors et loin du personnage glacé de Charlemagne, ce petit bossu nous emporte avec lui. Amaudra est épatante elle aussi en personnage vengeur.

    C’est avec eux, oui, que vient la réjouissance et que Solène telle une Tarantino de l’histoire de France redresse les torts des uns et des autres, des siècles après.

    La confrontation finale, comme un cadeau, une récompense après plus de 400 pages est particulièrement émouvante, sans céder à la facilité.

    J’ai vraiment bien aimé. Merci beaucoup Solène, pour ton texte et pour ta confiance !

    Chikita