• Roman historique

    Chikita lit : des histoires épiques

    Solène Bauché - Le choix du roi - Chikita lit

    Le choix du Roi par Solène Bauché auto-édité chez Librinova, 2018

    “C’est un roc !… C’est un pic !… C’est un cap !… Que dis-je, c’est un cap ?… C’est une péninsule !”

    Et Chikita, animée par le même esprit de découverte que les pionniers de l’ouest, Pasteur et Magellan réunis, s’y est attaquée… Olé !

    Oui ! C’est un roman-fleuve qu’a écrit Solène Bauché. 457 pages historiques que je vous pitche sans attendre (une fois n’est pas coutume) :

    “Royaume des Francs, 792. L’heure est grave : Charlemagne vient d’apprendre que son fils d’un premier lit, Pépin le Bossu, a conspiré contre lui. Le roi est loin d’avoir été un père idéal, mais la sentence est sans appel : le jeune traître doit rejoindre un monastère et y demeurer le restant de ses jours. Peu enclin à faire amende honorable et encore moins à devenir un homme de Dieu, Pépin dépérit. L’héritier déchu est loin de se douter que c’est par une entremise des plus inattendues que viendra son salut, avant d’entamer un périlleux voyage vers l’inconnu… “

    Solène Bauché, plume courage

    “La violence avait toujours fait partie de ma vie. Au lieu de la perpétrer sur les champs de bataille, comme mes frères, je la subissais en silence à l’abri des villas royales.”

    Une saga, donc, dans le sens le plus noble du terme, le plus originel. Un récit historique en prose et rapportant la vie, les faits et les gestes d’un personnage digne de mémoire, comme de ses descendants, s’ils le sont également.

    Solène Bauché s’attaque ainsi à un monument de l’histoire de France. The roi Carolingien : Charlemagne qui a eu cette idée folle

    Sur la forme, également, le récit est épique : prologue, épilogue, trois parties divisées en 62 chapitres et 7 intermèdes. Une péninsule.

    Chaque partie est le fait d’un narrateur différent.

    C’est le roi lui-même qui ouvre la danse sur fond de je-me-souviens. Sa jeunesse, ses parents, son frère qu’il déteste et surtout, surtout, son premier amour : Himiltrude. La véracité de cette première liaison de Charlemagne est attestée. On ne sait pas trop quels furent les liens exacts qui attachèrent les jeunes gens : mariage, concubinage… Reste qu’il en naquit un enfant bossu : Pépin. Considéré comme illégitime, Pépin ne règnera pas. Ce sont ses frères cadets (et bien portants) qui hériteront de cette responsabilité.

    Ca, c’est l’Histoire. Et Solène Bauché s’est largement amusée avec. A Pépin, elle donne une sœur aînée, Amaudra, que le roi “répudiera” en même temps que sa première concubine. Elle grandira dans une cellule monacale avec sa mère tandis que Pépin, tout juste toléré par les nombreuses autres femmes de son père et leurs enfants, sera destiné aux ordres.

    Héros vengeurs et remédiations de l’Histoire

    Le Choix du Roi, c’est leur histoire. Reniés, mal-aimés, négligés, Pépin et Amaudra, respectivement voix des parties deux et trois, survivront tant bien que mal à leur enfance désastreuse et tenteront de prendre leur envol en marge de l’Histoire de France personnifiée par leur père.

    Ce qui ressort de tout ça c’est que Solène Bauché ne s’économise pas. Son texte est d’une générosité indéniable. Tant sur la forme : l’écriture est soignée, rigoureuse, précise, riche. Que sur le fond : les personnages sont largement dépeints, y compris les secondaires, l’intrigue n’est jamais bâclée, les rebondissements sont nombreux, les détours historiques également.

    Le contexte est toujours respecté, signe d’un bon roman historique.

    Toutefois l’histoire se mérite et de mon point de vue, il faut persévérer un peu pour voir le roman décoller vraiment. Comme si cette première partie était un peu prisonnière du musée de l’Histoire, la voix de Charlemagne peine à s’incarner avec émotion. Le personnage est un peu froid, ses prises de décisions (souvent dures : abandon, massacre…) distanciées.

    Non, c’est vraiment avec Pépin que tout commence et que Solène Bauché laisse libre court à son talent. Emois, souffrances, espoir et touches de mystère se succèdent alors et loin du personnage glacé de Charlemagne, ce petit bossu nous emporte avec lui. Amaudra est épatante elle aussi en personnage vengeur.

    C’est avec eux, oui, que vient la réjouissance et que Solène telle une Tarantino de l’histoire de France redresse les torts des uns et des autres, des siècles après.

    La confrontation finale, comme un cadeau, une récompense après plus de 400 pages est particulièrement émouvante, sans céder à la facilité.

    J’ai vraiment bien aimé. Merci beaucoup Solène, pour ton texte et pour ta confiance !

    Chikita

  • Nouvelle

    Chikita lit : de jolies choses

    Dicker - le tigre - Chikita lit

    Le Tigre par Joël Dicker paru aux Editions de Fallois, 2019

    En général, je suis plutôt réfractaire aux phénomènes collectifs.

    Il suffit qu’un tas de gens, tous plus enthousiasmés les uns que les autres recommandent quelque chose (une recette, une sortie, une série, un bouquin) pour que je m’abstienne aussitôt (de manière non frontale et tout à fait passive, rassurez-vous) de me ruer sur ladite chose.

    Cela m’inspire deux commentaires :

    D’abord : je pense effectivement souffrir d’une forme de snobisme absolument incontrôlé. Et souvent indépendant de ma volonté profonde. Moi qui n’aspire qu’à communier…

    Ensuite : je me trouve très effrontée de tenir un blog de recommandations littéraires, moi qui ne les suit que très peu…

    Mais si je réfléchis bien, en fait, tout n’est pas aussi simple… Non. Ce que je n’aime pas, vraiment, c’est ne pas savoir où je mets les pieds. En général, j’aime bien maîtriser une chose et son contexte.

    Vous allez voir c’est très fatigant :

    Si on me parle d’une nouvelle recette par exemple, et bien je ne vais pas pouvoir m’empêcher de faire une recherche sur le pays, ou la région dont elle est originaire. De tenter de comprendre pourquoi les gens de ce pays utilisent tel ou tel ingrédient, quelles sont leurs techniques, leurs croyances culinaires, etc., etc. Ça peut aller loin, je ne fais pas exprès de fonctionner comme ça et en fait, je m’épuise toute seule…

    D’où le fait que quand quelqu’un me dit : nouveau ! Et bien j’essaie de m’épargner tout ça…

    Parler de quelque chose sans le maîtriser un tant soit peu, en fait, me stresse pas mal. J’ai un très grand sentiment d’imposture. Et du coup je préfère ne pas en parler.

    Alors voilà, ça fait quand même plusieurs années que j’entends parler de La vérité sur l’affaire Harry Québert et de Joël Dicker. Et que je me dis, allez Chikita, tente-le. Mais plus Joël a de succès, plus je me dis que la liste des choses à maîtriser pour en parler intelligemment sera longue. Et plus je renonce.

    Et voilà-t-il pas que sa première nouvelle, “Le Tigre”, écrite alors qu’il n’avait que dix-neuf ans. Vient d’être éditée aux éditions de Fallois !

    Je me rends donc direction le libraire, et je retourne la chose dans tous les sens.

    Joël Dicker, ou la tentation de l’aventure
    Dicker - le tigre - chikita lit

    Aubaine, aubaine, la chose sera vite lue, et tu pourras te faire une idée de ce que vaut la plume (attention dix-neuf ans quand même…). Et aussi : mon dieu que cette chose est jolie !

    Oui, oui, parce que la Chikita, on l’attrape avec du miel… Et alors cette petite édition je ne vous en parle pas, c’est une merveille de petit cartonné. Avec une jaquette des plus coquettes qui cache une première de couverture qui m’a vendu du rêve. Bon, en fait c’est magnifique, oublié le Joël Dicker, l’affaire Harry Québert, les multiples prix, les traductions et les adaptations télé, je veux ce petit livre parce qu’il est beau !

    Là, je tente de me raisonner. Mais enfin, Chikita, tu ne sais même pas vraiment de quoi il s’agit…

    Si, si, je suis tellement motivée par les illustrations de David de las Heras (mais ce type dessine pour mon subconscient ou quoi !) que j’ai tout compris, l’éditeur explique très bien :

    “Au tout début du XXe siècle, un fait divers singulier défraye la chronique de Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe : un tigre monstrueux fait régner la terreur dans la lointaine Sibérie. Il décime les troupeaux et massacre les villageois. Rares sont les voyageurs qui échappent à ses assauts.

    Le Tsar promet alors à qui osera l’affronter et parviendra à l’abattre une récompense fabuleuse : le poids du monstre en pièces d’or.

    Les chasseurs de prime se lèvent en masse mais sans grand succès. Le Tigre semble doué de prescience. Il évente leurs pièges et de gibier mis à prix se fait chasseur impitoyable, puis s’évanouit à nouveau dans la steppe.

    C’est alors qu’un jeune Pétersbourgois, Ivan, décide de se lancer à son tour dans l’aventure.

    Il parvient à localiser le fauve. L’ultime étape d’un duel à mort approche. Mais pour parvenir à ses fins Yvan aura recours à un stratagème odieux qui se retournera contre lui.”

    Un petit objet d’évocation

    Alors voilà. L’histoire a été vite lue. Très plaisante, un peu rapide, un peu jeune, il faut le reconnaître, mais bien amenée, vraiment. Oui il y aura du potentiel, et oui j’irai lire Harry Québert.

    Mais ce petit livre, je ne fais que me féliciter de l’avoir acheté. Je crois vraiment au pouvoir de l’évocation. Il me semble que ça fait partie de la construction d’une personne. Nous sommes autant faits de nos réalités biologiques que de nos aspirations. Et la puissance de ce petit objet réside autant dans sa beauté que dans son multiculturalisme (un auteur suisse, un illustrateur espagnol, une histoire russe). Et puis le grand nord, la Sibérie…

    Tout ça fait beaucoup trop Jack London ou Hugo Pratt pour me laisser de marbre…

    Une graine en puissance, un beau travail d’édition.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires confortables !

    ZTL-  Louison Nielman - Sacrée trotinette - Chikita llit

    Sacrée Trottinette par Louison Nielman paru aux éditions ZTL, 2017

    Ma qué ?

    Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de lecture confortable ?

    Oui alors voilà, si vous êtes comme moi il y a encore quelques jours en arrière : vous ne savez pas ce qu’est la lecture confortable. (Si vous êtes comme vous et que vous savez, que vous savez ce que c’est… high five !)

    Et pourtant ! On devrait. On devrait, honnêtement, je dois le reconnaître le plus sérieusement du monde, se pencher sur la question. Pas forcément sur ce terme exact de lecture confortable, qui est une appellation parmi d’autres, mais sur le concept sur lequel ça repose.

    Laissez-moi essayer de vous expliquer. C’est important.

    En tant que professeure documentaliste, il y a une loi qui a été promulguée en 2005 et qui a changé mes pratiques, comme celles de tous mes collègues enseignants. C’est la loi sur la scolarisation des enfants en situation de handicap.

    Bon, ne nous racontons pas n’importe quoi, cette loi c’est pas la panacée. Elle n’a malheureusement pas réglé définitivement le problème de l’inclusion de ces élèves à besoins particuliers, elle n’est pas un remède miracle pour tous ces enfants ni pour leurs familles.

    Mais je crois qu’on peut avancer qu’elle légitime un cap, encore fragile, encore délicat, mais un cap, qu’une société essaie de se donner à elle même pour tenter de travailler sur sa capacité à s’occuper de tous ses enfants.

    Je ne vais pas entrer ici dans le détail technique de tout ce que permet cette loi au sein d’un établissement scolaire. D’abord parce que je ne veux pas vous tuer d’ennui et ensuite parce que c’est très important pour moi que vous alliez au bout de cette chronique.

    ZTL ou la prise en compte de tous les lecteurs.

    “Elle est là, à terre, dans un drôle d’état. Sans ressembler à rien, tordue comme la bouche d’un monstre en colère, toute ratatinée façon nez retroussé. Martin sent les larmes lui piquer les yeux.

    Qui a osé ? Que s’est-il bien passé ?”

    Ce que cette loi a changé concrètement pour moi c’est l’accueil de publics qui ne partageaient pas nos prérequis institutionnels de ce que c’est qu’un élève qui vient lire au CDI. Comme pour de nombreux collègues, il a fallu repenser l’accès au livre mais aussi l’accès au texte.

    Les élèves atteints de troubles DYS sont à ce propos très “intéressants”. La plupart des éditions classiques sont un calvaire pour un dyslexique. Motivé ou pas, le livre tel que nous le connaissons tous est un instrument de torture pour un enfant dyslexique :

    Essayez ça pour voir un peu…

    Alors depuis quelques années, quelques éditeurs, de plus en plus nombreux, tentent de développer des collections à l’adresse de ces jeunes lecteurs. Nous les connaissons dans les CDI. Police adaptée, grossissement des caractères, respect des unités de sens dans leur intégralité (en gros : une idée – un paragraphe non coupé) etc. etc.
    Il s’agit là de très heureuses initiatives.

    Mais selon moi, ce que propose ZTL est un peu différent. Et c’est là qu’entre en jeu l’idée de la lecture confortable.

    C’est un basculement du point de vue. Il ne s’agit plus d’adapter un texte pour une poignée de lecteurs mais d’éditer à la destination de tous, une histoire confortable.

    L’idée et la démarche sont particulièrement intéressantes. Ce n’est plus : qu’est-ce que je peux faire de particulier pour toi ? C’est : qu’est-ce que nous avons tous en commun et que nous pourrions déterminer comme un nouveau standard de lecture qui conviendrait au plus grand nombre ?

    Sacrée Trottinette chez ZTL

    Dans Sacrée Trottinette (à partir de 6 ans), nous suivons Martin qui rentre de l’école et se rend compte que sa trottinette est cassée. Martin est tout décidé à accuser Nino, son petit frère. A part lui voler ses jouets préférés et l’amour de ses parents, il ne le trouve pas bon à grand chose…
    Mais quand maman arrive à la maison, Martin se rend compte que rien ne s’est passé comme il l’a imaginé. Tout est à la fois bien plus grave et bien plus heureux.

    Sur la forme, on l’a dit, tout est fait pour rendre du confort au jeune lecteur, quelle que soit sa particularité. Les paragraphes sont aérés, mais ils ne flottent pas ; ancrés à la page par une lettrine bien grasse. La police est accessible à tous, exit donc le Times New Roman et cet horrible Serif tout petit. Les mots sont grossis et les interlignes agrandis. (Ce qui aide bien quand on a six ou sept ans et qu’on utilise son doigt ! Ah ben oui ! ) La cohérence des phrases a fait l’objet d’une attention particulière et les illustrations (en noir et blanc) enrichissent le sous-texte de l’histoire (laissant une chance à celui qui n’aurait pas compris immédiatement le sens de ce qu’il vient de lire, de se rattraper avec l’image, voire même de l’anticiper un peu).

    Sur le fond, et j’ai particulièrement apprécié, le texte est recherché, sans platitudes. Avec même de très jolies trouvailles (la trottinette toute cassée, repliée sur elle-même comme un nez retroussé, c’est pas super ça ?). Le petit lecteur se laissera surprendre par de petits twists tous mimis. Louison Nielman possède une très jolie plume tout à fait adaptée.

    Bref sur l’idée, sur le fond, sur la forme. Tout ça tient drôlement bien la route !

    Chapeau, ZTL et merci de m’avoir permis de découvrir ce titre pour en parler ici !

    Chikita

  • Essai

    Chikita lit : des femmes savantes

    Lab girl - Hope Jahren - Chikita lit

    Lab Girl par Hope Jahren paru chez Quanto, 2019

    Il y a des gens qui échappent à toute catégorie.

    Ceux-là ont en général beaucoup de mal à s’insérer sereinement dans la société. Trop de facettes, trop de complexité. Ils donnent l’impression que tout le travail d’apprivoisement qui existe nécessairement quand deux êtres se rencontrent, est toujours à refaire. Jamais acquis, ils demandent des efforts colossaux aux autres. De patience, de persistance… Ils se moquent des conventions et de ce qu’il faut être ou ce qu’il faut dire.

    Bref ils sont ingérables. Et bien souvent personne ne s’essaie trop longtemps à les gérer.

    C’est exactement le sentiment que m’a donné Hope Jahren à la lecture de son ouvrage.

    Hope Jahren, chaos originel

    “Lorsque je quittais le labo pour une conférence ou un séminaire, c’était les e-mails déjantés de Bill qui m’aidaient à me raccrocher à ce que j’aimais dans mon métier, en particulier lorsque je me retrouvais coincée au milieu de dizaines d’hommes d’âge moyen au teint blafard et qui me regardaient comme un chien galeux qui se serait introduit par une fenêtre du sous-sol. Il y a un endroit quelque part où je fais partie du groupe, me répétais-je, tandis que je me tenais seule dans mon coin, mon assiette de buffet à la main dans la salle de réception d’un hôtel Mariott, exclue des cercles où l’on se tape dans le dos en se racontant le bon vieux temps où l’on construisait les spectomètres de masse soi-même.

    Hope Jahren est une géobiologiste américaine, à la tête de son propre labo, elle est professeure à l’université d’Hawaï.

    Ce qu’elle nous livre ici est un peu inclassable, autobiographie, témoignage, essai… L’éditeur en dit que “Lab Girl est une multitude. Il est le témoignage autobiographique, intime et passionné d’une femme qui s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et parvenir à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes. Il est une célébration du génie végétal, du sol et de la nature qui changera à jamais votre façon de voir le monde. Il est enfin le portrait sensible et émouvant d’une amitié indéfectible.”

    Cette multitude donc, est construite en trois parties : “racines et feuille” ; “bois et noeuds” ; “fleurs et fruits”. Accompagnées d’un prologue et d’un épilogue.

    Trois parties comme autant de phases de croissance d’une plante, apprend-on petit à petit à la lecture de Lab Girl. A l’intérieur d’une graine, chaque plante à l’état “placentaire” comporte une racine et deux cotylédons. Une racine pour s’ancrer, la première de ses tâches au moment “d’éclore”, et deux proto-feuilles, pour commencer la photosynthèse, commencer à grandir. Une fois prête, et si les conditions sont réunies, la jeune plante commence à pousser. Elle fait du bois et des branches qui tomberont souvent sous les assauts de son environnement. Mais qu’à cela ne tienne, elle se renforcera, formera des nœuds, et continuera sa croissance jusqu’au jour, où, enfin au soleil, enfin forte, elle fleurira pour la première fois et produira ses premiers fruits.

    Une vie comme une métaphore végétale

    C’est comme cela que j’interprète (et je crois que c’est une lecture possible) les trois parties du témoignage de Hope Jahren. De son enfance auprès de parents trop silencieux, trop peu démonstratifs, mais qui lui ont donné le goût des sciences et de l’effort, à ses débuts de chercheuse.

    Où Hope Jahren se décrit elle-même comme très à la marge du monde scientifique académique. Peu intéressée par les parcours typiques, les allégeances, les querelles de chapelles, tout ce qui la motive c’est l’amitié indéfectible de Bill, collègue à la personnalité aussi tout aussi complexe que la sienne, et l’idée fixe depuis toujours de monter son propre labo, quitte à griller les étapes de la vie d’un chercheur. Puis, à force d’échecs, de remédiations, d’acharnement, de travail (en quantité astronomique) et d’intelligence (en quantité tout aussi astronomique à mon avis), de labos foireux en labos foireux, de situations précaires en catastrophes, Hope Jahren réussit à s’imposer, à faire sa place.

    Lab Girl c’est l’histoire d’une vie, aussi complexe et incertaine que celle d’une graine. Et c’est l’histoire d’une réussite personnelle. C’est très chouette. C’est très drôle, vraiment, parfois complètement loufoque mais brillant tout du long.

    J’ai vraiment beaucoup aimé.

    Chikita

  • Uncategorized

    Oh Notre Dame…

    Quelle horrible distinction pour nous tous. Être les témoins générationnels de cet incendie. Je m’en serais passée. Elle aurait dû nous survivre. Comme elle avait survécu aux autres avant nous, bons ou mauvais. Comme elle avait survécu à Victor Hugo. Vraiment, je m’en serais passée, connaître Paris sans Notre Dame…

  • BD

    Chikita lit : des histoires où l’on se sent bien

    Larcenet - Ferri - Le retour à la terre T.6 - Chikita Lit

    Le retour à la terre T.6 : Les métamorphoses par Ferri et Larcenet, paru chez Dargaud, 2019

    En 2014, je suis passée de la grande ville au petit village. Et parmi tous les arguments accompagnant cette migration, il y avait celui (maintes fois rabâché à n’importe quelle occasion) de la qualité de vie.

    En 2015, je n’en pouvais plus.

    Et je suis tombée dans mon CDI d’alors sur le premier tome du retour à la terre. Ç’a été une thérapie ! Je connaissais déjà le coup de crayon de Manu Larcenet par la série Le combat ordinaire (merveille d’histoire). Mais Dieu sait comment, j’étais passée à côté du retour à la terre…

    Le retour à la terre c’est l’histoire du virage à 180° que prend la vie de Manu Larssinet (dessinateur BD et banlieusard) quand il décide d’aller s’installer avec sa compagne aux Ravenelles (89 âmes), en rase campagne. Virage âprement négocié, non exempt de rechutes citadines…

    Et voilà que je me suis mise avec lui à rêver en cachette d’embouteillages, de périph, de bruit, tout en me moquant de moi-même et en répétant à tout le monde que niveau qualité de vie, y avait pas photo…

    Cinq tomes pour un exorcisme. J’y étais comme chez moi, tout sentait le vécu. J’ai pleuré de rire et de stress devant la Mortemont, vieille voisine trop curieuse. J’ai reconnu l’entourage qui vient vite et qui repart vite (non sans t’avoir expliqué que niveau qualité de vie, là…). Bref j’ai vécu cette série !

    Et depuis le tome 5, plus rien. Plus rien !

    Alors oui, il y avait Astérix, oui, il y avait Plast… Mais moi, Messieurs Ferri et Larcenet ! Moi j’attendais ! Et on était nombreux à attendre !

    Le retour à la terre, phénomène générationnel
    Le retour à la terre T6 - Ferri - Larcenet - Chikita lit

    Et puis, enfin ! Le Tome 6 !

    Où l’on apprendra que Manu se demande si Mariette n’est pas encore enceinte, alors que celle-ci en est à son septième mois. Où la Mortemont apparaîtra sous un nouveau jour, parfois violent, où l’on verra Philippe de chez Dargaud, éditeur, se perdre chez des ZADistes en venant rendre visite à Manu. Et surtout, surtout, où l’on suivra l’avancement de la thérapie entreprise par Manu avec l’ermite du village (ancien maire redressé par le fisc et vivant depuis dans un arbre). A la recherche du père…

    Finalement, c’est encore une fois un petit bijou. C’est juste, c’est intelligent. Et puis c’est l’histoire d’une partie d’une génération, retournée à la terre, envers et contre tout, pour le meilleur et pour le pire ! Et dont les enfants seront, eux, de vrais petits campagnards…

    J’adore.

    Chikita

  • Fantastique

    Chikita lit : des romans gothiques du 21e siècle

    Vert de Lierre - Louise Le Bars - Chikita lit

    Vert-de-Lierre par Louise Le Bars paru chez Noir d’Absinthe, 2019

    Autant vous annoncer la couleur tout de suite : là, j’avais rendez vous en terre inconnue.
    Dans mon fauteuil, The Sunshine dans les oreilles, la boule au ventre, je me dis allez Chikita, tu peux quitter les plaines fertiles de la littérature jeunesse, des sciences humaines et de la BD…

    Lance toi dans la jungle du fantastique.

    C’est comme ça, si si, à peu près dans cet état d’esprit-là, que je me suis lancée dans cette lecture. Avec un grand sentiment d’incompétence, mais beaucoup de curiosité.

    J’ai lu les trois premiers chapitres d’un trait.

    Et là deux choses :

    La première : Ok, là c’est du lourd. Pour moi qui n’y connais rien, on est à la source du fantastique. C’est quasi un roman gothique.

    La seconde (et qui découle très largement de la première) : Chikita, t’es plus dans le game. Tout ça te dépasse très largement, tu n’y connais rien en roman gothique. Et ce bouquin mérite une connaisseuse. Il mérite qu’on ne dise pas du plat à son propos. Il mérite une critique pointue, qui lui rende toute sa portée, toute sa taille.

    Voilà ce que je me suis dit après trois chapitres.

    Et puis j’ai continué.

    Louise Le Bars, l’intuition du féminin

    “L’eau qui me caressait la peau semblait me souffler un message d’apaisement, à l’exemple du crépuscule qui se couchait sur mes journées solitaires, nimbant de sa lumière douce mon visage et mes cheveux. J’appréciais avec encore plus de plénitude cet antre boisé serti d’enchantements ignorés. Je faisais mien cet écrin de verdure qui m’offrait l’asile. […] Le calme m’habitait encore, telle une ouate cotonneuse emplissant mon corps, comme si ce dernier était plongé sous l’eau et flottait, oublieux du monde par-delà l’onde. Le printemps me montrait sa beauté festonné de fraîcheur fleurie, telle une coquette en dentelles.”


    J’ai continué parce que ce roman m’a prise par le cœur.

    Avant d’aller plus loin, de quoi s’agit-il ?

    Vert-de-Lierre c’est l’histoire d’un écrivain de polars à succès, Olivier Moreau, en panne d’inspiration. Son éditeur le bouscule un peu pour qu’il sorte son prochain best-seller. Mais Olivier Moreau a d’autres choses en tête. D’abord retourner dans le village de sa grand-mère qui vient de mourir pour vider sa maison. Et puis, une fois là, partir sur les traces d’un vieux conte local que les gens aiment à raconter à leurs enfants pour leur faire peur… L’histoire du Vert-de-Lierre, vieux vampire végétal dont la première victime hanterait le château du coin. Olivier, en remontant le fil du conte, à la manière d’un enquêteur sera amené à rencontrer deux femmes, une vieille anglaise, qui vit en ermite dans une des plus belles demeures du village, et sa nièce en visite.

    Voilà, voilà, je n’en dis pas plus.

    Revenons au cœur, pourquoi par le cœur ? D’abord parce que contrairement à ce que pourrait laisser penser le choix du héros, c’est une histoire de femmes.

    Une VRAIE histoire de femmes, où la nature et le féminin sont très intimement liés. Oui parce que, dans la très vieille (et très largement dépassée par les avancées scientifiques) opposition nature / culture, les hommes (à commencer par les grecs anciens, toujours open pour un peu de misogynie) les hommes, disais-je, se sont souvent placés du côté de la culture en nous laissant la nature. Nous, les femmes, pauvres mammifères saignants et allaitants (oh ne dis pas ça c’est sale…).

    Voilà, voilà, et nous, ben on a dû faire avec ! Et cette spécificité féminine, ce stigmate inconscient, est ici brillamment exploité par Louise Le Bars, qui, décrivant son héroïne, décrit chacune d’entre nous dans ce qu’elle a de plus primitif et sauvage. Et loin d’en faire une tare, elle nous offre de vrais moments de beauté où ses héroïnes, livrées à elles-mêmes dans de sombres forêts, s’y sentent mieux que dans le monde, redécouvrant qu’elles n’ont pas peur. Ni des bois, ni des créatures sauvages.

    Une plume aiguisée

    Ensuite, parce que c’est une histoire intelligente, complexe. Avec plusieurs grilles de lectures, plusieurs niveaux d’entrée, du récit enchâssé, de la mise en abyme, des univers différents, des contextes changeants. Et tout ça est très bien réussi. Pour la simple raison que l’autrice fait faire à peu près tout ce qu’elle veut à sa plume. Chaque personnage possède un style narratif différent. Les platitudes d’Olivier Moreau se heurtent à de hauts degrés de symbolisme chez Rose. Quand celui-ci nous dit qu’il se sent inférieur, nous le constatons effectivement. Il y a ainsi tout un jeu très fin entre les différentes psychés des personnages sans qu’il soit besoin d’avoir recours à une polyphonie narrative qui n’aurait pas trouvé sa place ici.

    C’est de grand talent. Ce n’est pas gratuitement mystico-mystérieux. C’est intelligent et suffisamment “bref”, pour ne pas délayer inutilement la puissance du récit. La fin est un peu prévisible, mais ce n’est pas la fin qui compte à l’arrivée. D’autant que, comme toutes les histoires fortes, il existe ici un effet de blast dont je pense qu’il risque d’être long….

    Je ne suis pas connaisseuse, donc, mais j’ai beaucoup aimé, merci à Louise Le Bars et à Dorian Lake de m’avoir incitée à ce pas sur le côté !

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : la vie des pionnières

    Catel  - Bocquet - Olympe de Gouges - Chikita lit

    Olympe de Gouges par Catel Muller et José-Louis Bocquet paru chez Casterman, 2012

    Des fois, je pense à tous ceux qui font une chose pour la première fois (ou presque). Et aux risques qu’il prennent.

    Très honnêtement, je pense que nous sommes une espèce aventureuse et innovante. Bien qu’en fait, je ne me base pour décréter cela que sur des critères anthropomorphiques. Je sais que nous sommes les seuls à avoir inventé le téléphone ou la télévision par exemple, mais je ne sais pas ce que les autres inventent. Je ne le vois pas. Les critères d’évaluation des inventions des autres espèces me sont inaccessibles. Je sais que les fourmis cultivent des champignons et qu’elles élèvent des troupeaux de pucerons, mais je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas, si de génération en génération, elles mettent au point des trucs pour améliorer leurs cultures ou leurs élevages. Et si ces trucs ne sont pas de meilleures inventions que les nôtres.

    Bon, encore une fois je m’éparpille… mais ce que je voulais dire c’est que n’étant pas apte à juger de tout ça, je me dis, comme tout le monde, que notre espèce est particulièrement ingénieuse. Et du coup j’en reviens à mon début : des fois, je pense à ceux qui font un truc pour la première fois, ou qui émettent une idée nouvelle.

    Ceux-là, je ne sais pas comment ils font pour oser. Je veux dire, ceux-là, il savent qu’ils vont se heurter aux autres. Aux croyances, aux valeurs, aux idées des autres. Et ça va être violent. Ils le savent non ?

    Catel, aux fondements du féminisme moderne
    Catel - Bocquet - Olympe de Gouges

    Elle a dû s’en douter à un moment, Olympe de Gouges, née Marie Gouze, que son idée de Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne comprenant le droit de vote, en 1791, ça ne pourrait la mener qu’à la guillotine.

    Ce n’était pas le bon moment pour ses idées. Le bon moment, il n’arrivera qu’au XXe siècle, en 1944 pour que nous ayons le droit de vote.

    Voilà. Deux siècles pour une idée. Et pendant ces deux siècles une multitude d’autres prises de risques, d’autres voix dont celles d’Hubertine Auclert, Louise Weiss, Marguerite Durand, Madeleine Pelletier etc.

    Il fallait bien plus de 480 pages à Catel et Bocquet pour témoigner de leur respect pour cette pionnière.

    L’ouvrage est beau, extrêmement bien documenté, rigoureux, accompagné d’annexes solides et précises : chronologie (deux colonnes sur douze pages), notices bibliographiques des personnages (trente-neuf) et une bibliographie à faire pâlir une thèse !

    La construction de l’ouvrage est très intéressante également. Elle suit Olympe de Gouges dans trente et un lieux de son existence. Chaque lieu est traité comme un chapitre et une unité de sens dans la vie d’Olympe de Gouges. De Montauban, où elle est née à la Conciergerie de Paris (haut lieu de détention pendant la Révolution française avec l’installation du tribunal révolutionnaire et où sera également détenue Marie-Antoinette) où elle finira sa vie.

    Plus de 480 pages comme un dû. Un devoir. A la mémoire du courage de cette femme.

    Indispensable.

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des comètes littéraires

    valérie valère - Malika - Chikita lit

    Malika ou un jour comme tous les autres par Valérie Valère paru chez Stock, 1979

    Pfiou… Par où commencer ?

    D’abord, peut-être, par reconnaître que oui, c’est vrai, tout ça n’est pas de première jeunesse…

    Mais rappelez-vous, ce blog ce n’est pas un catalogue indexé sur la rentrée littéraire. Tout se mélange un peu, ici…

    Alors, voilà : l’année dernière au mois de juin, en plein inventaire du CDI d’un établissement qui n’était pas le mien, je suis tombée sur un titre. Attention, comprenez bien, je suis vraiment tombée sur un titre. J’avais mon fichier d’inventaire entre les mains, où se succèdent une série de cotes, de titres et de numéros d’exemplaires. Avec un tel fichier, le but du jeu pour un documentaliste c’est un peu de faire “l’appel” des livres.

    -Le parfum ?

    -Présent !

    -Le passe muraille ?

    -Présent !

    -Le Pavillon des enfants fous ?

    Attends, quoi ? Le quoi ? Et bim ! C’est comme ça que Valérie Valère est entrée dans ma vie… Avec un crochet du droit. Le pavillon des enfants fous… Ça m’a tué. Je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être cette fille qui n’avait pas survécu aux années 80 (littéralement puisqu’elle s’est suicidée en 82 à 21 ans). Ni même de quoi pouvait parler ce livre. Mais bon sang, Le pavillon des enfants fous… Quand on aime les mots, on voudrait pouvoir avoir écrit un livre qui porterait ce titre.

    Valérie Valère, ou la rage enfantine

    “J’essaie d’écouter ce que raconte ce vieux professeur aux épaules tombantes et à la moustache en accent circonflexe, je me dis : “Concentre-toi mon vieux, tu sais bien qu’il y a une interro la semaine prochaine”, mais vous savez, quelquefois, ce n’est pas si facile d’écouter avec sérieux les formules chimiques des corps et surtout pas lorsqu’un seul mot vous tourne dans la tête en essayant de vous faire éclater de rire au milieu de ce silence de mort : “ridicule, r, i, d, i, c, u, l, e”.”

    Valérie Valère c’est une comète. Le Pavillon des enfants fous, elle l’écrit à quinze ans après un long internement en hôpital psychiatrique pour “soigner” une anorexie. Le texte est un coup de poing. Quinze ans… Il se dégage de son récit une trop grande maturité intellectuelle, une compréhension trop vive, trop brutale du monde et de ce qui s’y joue. Ingérable pour une enfant de cet âge (elle a treize ans au début de l’hospitalisation).

    Et la suite ne s’arrangera pas : Malika, c’est l’histoire de deux enfants Malika, 10 ans, et Wilfried, 15 ans, la sœur et le frère. Malika et Wilfried sont laissés livrés à eux-même par un père trop riche et trop absent. La seule figure adulte dans leur monde c’est la femme de ménage qui vient chaque jour et leur laisse des spaghetti bolognaise dans le congélateur. Tous les jours, des spaghetti bolognaise.

    Jeux d’enfants

    Mais d’adultes, Malika et Wilfried, se passent bien. D’ailleurs, ils ont vendu tout le mobilier chic de l’immense appartement haussmannien de leur père pour le remeubler à leur manière. A base de plastique, d’étranges sculptures et de plantes vertes. Et puis surtout, Malika a une passion. C’est Wilfried.

    Vous l’avez compris, il sera question d’une relation. Que je ne qualifierai pas ici. Au delà de l’histoire en elle même, qui ne dit que le mal-être de sa jeune autrice (17 ans pour celui-là), c’est la justesse des sentiments, des sensations, de la psyché de ces personnages qui frappe brutalement.

    Et la plainte violente, longue de trois ou quatre livres, de cette jeune fille, jusqu’à sa mort, qui nous rappelle que oui, ces enfants trop sensibles, trop intelligents existent. Et que leur vie est parfois un enfer.

    A (re)découvrir !

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : de petites pépites

    Le projet vanility Tome 1 - Marion Salvat -Chikita lit

    Le projet Vanility T.1 par Marion Salvat paru chez le Lys Bleu, 2018

    Je sens qu’il est temps que ce blog prenne un -petit- tournant.

    Non, je ne parle pas du plaid sur lequel je pose les livres…

    Je parle de partir à la découverte. Sortir des sentiers battus. S’éloigner des autoroutes. Prendre des chemins de traverse. Se tailler des passages dans des jungles armée d’un vieux coupe-coupe, d’un peu d’eau et de viande séchée. Dormir à la belle étoile. Terrasser des fauves à mains nues pour mieux hurler à la face de la lune…

    Bon. Je m’emballe. J’avais dit : -petit-.

    Alors voilà, je me suis inscrite sur SimPlement.

    Pour aller très vite, SimPlement c’est une plateforme qui met en relation auteurs indépendants (ou édités chez de “petits” éditeurs) et chroniqueurs. Le principe est très intéressant : c’est permettre à un texte qui ne bénéficie pas de moyens de diffusion ultra-puissants, de rencontrer quand même son lectorat.

    Et moi, toujours curieuse, avide de défrichage, j’explore pour vous. Et après de longues heures d’exploration virtuelle (loin des bestioles et de l’effort physique), j’ai trouvé ma première pépite ! (Attention, je n’ai rien découvert ! Le livre de Marion Salvat avait déjà une petite vie bien remplie derrière lui, il avait déjà fait chavirer des cœurs…)

    Marion Salvat, l’honnêteté en bandoulière

    “Le Centurion pouvait guérir les cancers, Alzheimer et toutes les maladies entraînant une dégénérescence du corps, c’était transcendant. Dès les premières preuves de son efficacité, les injections avaient été massives […] mais c’était sans compter sur la nature qui reprit ses droits de la manière la plus surprenante qui soit.”

    “En 2040, la mise au point d’un traitement nommé Centurion permet de guérir bon nombre de maladies jusque là incurables, mais avec pour effet secondaire l’obtention de capacités hors du commun. Un siècle plus tard, la méfiance entre Porteurs du Centurion et Naturels n’a jamais été aussi forte. Après avoir grandi loin du monde moderne, Maxine, jeune Porteur de 16 ans, déménage à Paris où elle découvre cette société divisée dans laquelle elle devra trouver sa place et, aidée de ses nouveaux amis, résoudre le mystère qui entoure la mort de son père.”

    C’est une dystopie, c’est pour la jeunesse et c’est très réussi. Cela tient pour moi à deux raison principales.

    Sur la forme

    Qui dit dystopie, dit futur plus ou moins lointain, plus ou moins post-apocalyptique. Le futur imaginé par Marion Salvat est très crédible. L’histoire se passe dans un peu plus d’un siècle d’ici, ce qui ne suffit pas à nous transporter dans un monde complètement différent du nôtre. L’autrice l’a bien compris, qui a conservé des marqueurs forts de notre société : éducation collective, villes, transports en commun, lieux de consommation, de distraction… Elle joue plutôt sur les progrès scientifiques et techniques : “vaccins génétiques”, écrans souples ou dématérialisés… Le tout est tenu par une plume d’une grande honnêteté. L’écriture est très sérieuse, construite, rigoureuse, appliquée, concernée par son histoire. C’est ainsi que tout ne “devient pas flou” dans les scènes d’action par exemple, et si la fin s’accélère, elle ne se délite pas !

    Sur le fond

    Finalement, tout ce qu’on attend d’une histoire labellisée jeunesse est là. Une initiation d’abord, Maxine (notez le prénom !), jeune héroïne, va devoir se dépasser à plusieurs niveaux. S’ouvrir aux autres, défier l’autorité maternelle, partir à la recherche de son identité pour tenter de se connaître. Elle est entourée pour cela d’une bande de copains, d’un charmant et mystérieux jeune homme et d’une tante farfelue. Les adultes jouent leur rôle d’adultes, les ados sont des ados, bref, les personnages sont solides et attachants.

    Et puis, et puis, il y a quelque chose de très bien analysé ici : ce sont les rapports sociaux entre les groupes et le besoin de domination. Ici, il n’est plus question de racisme ou de lutte des classes (au sens marxiste). Le clivage sociétal s’est déporté et cristallisé sur le Centurion, sorte de vaccin modifiant le génome humain, jusqu’à lui permettre des choses impossibles pour ceux qui n’en bénéficient pas.

    Il y a, par conséquent, ceux qui sont modifiés, et ceux qui ne le sont pas. Et dans chacune des deux populations il y a des dominants, des dominés, des intégristes, des métissés, des qui ont été “injectés” et des qui sont nés comme ça (et ben oui, ça touche le génome… je vous l’ai dit, c’est intelligent et bien réfléchi…). Et ça, ça permet une chose primordiale à Marion Salvat, ça lui permet de nous livrer un récit qui ne tombe pas dans le manichéisme ni dans la facilité.

    Merci Marion, de ta confiance ! J’ai beaucoup aimé, j’attends le deux.

    Chikita