Aventure

Chikita lit : des histoires inclassables et réjouissantes…

Joann Sfar - Le plus grand philosophe de France -Chikita lit

Le plus grand philosophe de France par Joann Sfar paru au Livre de Poche, 2016.

S’il y a bien une chose avec laquelle j’ai du mal, c’est l’intolérance fanatisée. Bon, je ne sais pas vraiment si ce concept peut prétendre exister, mais vous voyez ce que je veux dire. Si, si, c’est affirmer que telle ou telle chose, tel ou tel comportement est forcément bon ou mauvais au prétexte que c’est comme ça (et puis c’est tout). Et même que, si on creuse un peu, le “c’est comme ça et puis c’est tout” se transforme en “c’est la règle (et puis c’est tout)”. Et puis, si on voulait encore creuser un peu, “c’est la règle” devient “c’est la Nature (et puis c’est tout)”. Enfin, si décidément on a vraiment envie (ou besoin c’est selon) de questionner cette histoire de “c’est la Nature et puis c’est tout” derrière “la Nature” on trouverait vite l’idée de… Non, je n’irai pas jusque là.

Mais vous avez bien compris. L’intolérant fanatisé justifie ses propres systèmes d’appréhension du monde, ses propres lois, ses vérités immuables, bref son gloubiboulga socialisateur, par : “c’est comme ça, c’est la règle, c’est la Nature, c’est…” (non décidément je n’irai pas).

Et plus on en vient à le “détracter”, plus on lui oppose d’autres façons de faire ou de voir le monde, plus il s’énerve. De très bonne foi d’ailleurs. Il s’offusque, il s’indigne. Il pourrait même en arriver à la conclusion que lui et “c’est-comme-ça-la-règle-la-Nature-et-…”, finalement c’est la même chose. Et même, heureusement qu’il est là pour être le garant ultime de “c’est-comme-ça-la-règle-la-Nature-et-…” ! Parce que vous, quel être dépravé vous faites avec vos questions !

Joann Sfar en créateur malicieux

“[Pinoquillo] s’était approché. On ne le remarquait pas. Une idée lui vint, tant il semblait que les Blancs ne le différenciaient pas des esclaves. “C’est incroyable, ils ne regardent pas le volume de la tête des gens, ces Européens ont la passion des couleurs mais n’entendent rien aux formes”, songea le petit prince.”

Le plus grand philosophe de France met ainsi en scène (entre autres) Pietr Cohen, pirate juif hollandais et disciple de Spinoza sans l’avoir jamais lu. Bien décidé à faire abolir l’esclavage puisqu’il ne peut y prendre part (comme il est juif, cela lui est interdit par le code noir). Alarmé de l’Implication, jeune comte français, empreint de considérations sur son époque, sur l’égalité des êtres et sur le bien-fondé de l’esclavage. Alarmé tente de devenir le fleuron de la philosophie française. Sa femme, Eponyme, tiraillée entre ses désirs et ses aspirations . Sans oublier, Pinoquillo, petit prince noir et obèse dont le père-roi se livre au commerce des esclaves avec les blancs et qui, tentant le tout pour le tout, embarque à bord d’un navire négrier pour venir en France, manger du sucre.

Tous de très bonne volonté, désireux de raisonner au plus juste de leurs capacités, ils sont absolument décidés à changer le monde ou leur condition. Mais tous se heurtent à “c’est-comme-ça-la règle-la-Nature-et…”. Ne s’avouant pas vaincu pour autant, chacun poursuit l’objet de son désir, tout en s’accommodant des règles, des croyances, des dogmes de l’époque, jusqu’à l’absurde.

Cette histoire est un régal ! Les logiques, souvent tortueuses, des personnages se heurtent avec délices, et nous les regardons batailler et s’enferrer avec une inquiétude aussi sincère que jubilatoire. Le personnage du comte Alarmé nous offre même des extraordinaires moments de pur sophisme !

L’écriture est vive, souple, riche. Rien ne semble pouvoir arrêter Joann Sfar qui en fait des tonnes pour notre plus grand plaisir !

Tout finira bien ou pas selon que l’on soit en quête du Bien ou simplement lucide.

Chikita

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *