Roman

Chikita lit : des histoires de un contre tous

Jean Teulé - Gare à Lou - Chikita lit

Gare à Lou ! par Jean Teulé paru chez Julliard, 2019

Il y a un truc qui m’a toujours fait froid dans le dos, c’est le concept de conscience collective.

La première fois que je me suis colletée avec ledit concept c’était pendant mes études de socio. Toute jeune alors, j’allais de twist en twist et je découvrais la vie avec l’avidité d’une débutante.

La conscience collective m’a stoppée net. Cette idée que le tout est supérieur à la somme des parties et qu’en plus il est contraignant et nécessaire me stresse à mort. Oui, la conscience collective en sciences humaines, c’est l’idée qu’un groupe d’individus se comporte comme une entité à part, un méta-individu, un individu global. Et cet individu global, pour aller vite, aurait ses propres croyances et comportements autorisés ou non, ses lois, ses règles. Tous plus ou moins différents des croyances, comportements, lois et règles de chacun des individus composant le groupe.

Quelle place pour l’individualité ?

Bien sûr, ce corps social est contraignant pour l’individu. Complètement contraignant, en dehors de lui, il n’y a rien sinon une multitude d’autres petits corps sociaux évoluant dans une marge plus ou moins éloignée du corps social principal. Si vous voulez être citoyen français par exemple, vous vivez comme la république française le demande (vous déclarez vos enfants à l’état civil, vous les scolarisez, vous êtes connus de l’administration fiscale, vous cotisez à tout un tas de trucs, vous atteignez la majorité à 18 ans , vous avez le droit de vote, etc. etc…) . Sinon vous êtes autre chose, vous appartenez à la marge de la société française. A une minorité, plus ou moins en interconnexion avec la société principale

Entendons nous bien, vous serez toujours dans un groupe. Plus ou moins grand. Sinon vous êtes un ermite qui vit de sa chasse et tanne son cuir.

Et ce groupe, lui, s’engage à vous aider à vous maintenir en vie. Mais pour cela, il vous faut lui abdiquer, avec plus ou moins d’enthousiasme, une part de votre liberté de conscience.

Et là où ça craint, c’est quand votre groupe vire totalitaire. Là, il faudra tout lui sacrifier, vos envies, vos croyances, vos aspirations, vos valeurs, votre libre arbitre, votre éducation… Tout.

Jean Teulé, poil à gratter de compétition

“Plusieurs hommes sur un palier orange arrivent devant l’appartement de Roberte Seigneur. L’un d’eux enfonce le bouton de la sonnette. Pas de réponse. Un autre trafique la serrure et ouvre la porte. Tous entrent chez la mère de Lou en portant du matériel. Pendant qu’à l’intérieur de l’exigu salon ils déploient des pieds d’appareils photo et de caméras, des capteurs et des analyseurs, il y en a un qui va dans la chambre de la petite fille plaquer un minuscule instrument quasi invisible contre un angle supérieur de la grande baie vitrée.”

Jean Teulé, pour moi ce n’est rien de moins qu’un écrivain salutaire. Celui qui vous rappelle toujours qu’en vous se côtoient le pire et le meilleur. Et que la soumission totale et non négociée à la foule fera de vous un fanatique. Dans Mangez-le si vous voulez, paru chez Julliard en 2009, il en fait la démonstration ultime : un jeune aristocrate ayant tenus des propos prêtant à confusion est pris à partie par les habitants du village de Hautefaye (Dordogne) en 1870. C’est une histoire vraie. Cédant à la folie collective, les habitants le torturent, le tuent et le mangent.

Dans Entrez dans la danse, Julliard 2018, Teulé ressort un autre vieux fait divers comparable en folie. Des habitants de Strasbourg en 1518, sortent dans les rues et dansent. Ils dansent sans s’arrêter pendant deux mois jusqu’à ce que certains tombent d’épuisement et meurent.

Lou contre les autres

Ici il est question d’une petite fille dont le libre arbitre est poussé à l’extrême puisque tout ce qu’elle souhaite se réalise. Loin d’être déterminée par son environnement, elle se détermine toute seule. Jusqu’à ce que la société la rattrape. Le chef de l’état du pays virtuel futuro-loufoque dans lequel elle vit, décide d’en faire une arme de destruction massive à son usage personnel. Lou est dépouillée de tout ce qu’elle possédait et contrainte de vivre recluse avec trois chefs de guerre.

Lou cédera-t-elle à la volonté collective ?

Un Teulé qui renoue un peu avec ses débuts et notamment le Magasin des suicides, loin des romans historiques auxquels il nous a habitués depuis. Mais pas si loin au fond de tout ce qu’il nous redit livre après livre.

Nous pouvons être le pire comme le meilleur.

J’aime beaucoup Jean Teulé…

Chikita

2 commentaires

  • Michele

    Je sens que je vais me précipiter …j’ai la même aversion que vous pour cette sacro sainte conscience collective ! Je vous dirai ce que je pense quand je l’aurai lu ! Ce qui ne saurait tarder !!!!

    • Chikita

      J’attends votre avis avec impatience ! Je me permets quand même une petite précaution. La forme de l’écriture n’a pas plu à tout le monde pour Gare à Lou ! Certains trouvent que ça n’a ni queue ni tête et que ce n’est pas un “bon” Teulé, la structuration des phrases par exemple a stressé pas mal de personnes (où sont les virgules ?). Mais moi j’ai une admiration particulière pour cet auteur, alors j’ai tendance à tout lui passer… J’espère pouvoir en parler avec vous !

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