Essai

Chikita lit : des femmes savantes

Lab girl - Hope Jahren - Chikita lit

Lab Girl par Hope Jahren paru chez Quanto, 2019

Il y a des gens qui échappent à toute catégorie.

Ceux-là ont en général beaucoup de mal à s’insérer sereinement dans la société. Trop de facettes, trop de complexité. Ils donnent l’impression que tout le travail d’apprivoisement qui existe nécessairement quand deux êtres se rencontrent, est toujours à refaire. Jamais acquis, ils demandent des efforts colossaux aux autres. De patience, de persistance… Ils se moquent des conventions et de ce qu’il faut être ou ce qu’il faut dire.

Bref ils sont ingérables. Et bien souvent personne ne s’essaie trop longtemps à les gérer.

C’est exactement le sentiment que m’a donné Hope Jahren à la lecture de son ouvrage.

Hope Jahren, chaos originel

“Lorsque je quittais le labo pour une conférence ou un séminaire, c’était les e-mails déjantés de Bill qui m’aidaient à me raccrocher à ce que j’aimais dans mon métier, en particulier lorsque je me retrouvais coincée au milieu de dizaines d’hommes d’âge moyen au teint blafard et qui me regardaient comme un chien galeux qui se serait introduit par une fenêtre du sous-sol. Il y a un endroit quelque part où je fais partie du groupe, me répétais-je, tandis que je me tenais seule dans mon coin, mon assiette de buffet à la main dans la salle de réception d’un hôtel Mariott, exclue des cercles où l’on se tape dans le dos en se racontant le bon vieux temps où l’on construisait les spectomètres de masse soi-même.

Hope Jahren est une géobiologiste américaine, à la tête de son propre labo, elle est professeure à l’université d’Hawaï.

Ce qu’elle nous livre ici est un peu inclassable, autobiographie, témoignage, essai… L’éditeur en dit que “Lab Girl est une multitude. Il est le témoignage autobiographique, intime et passionné d’une femme qui s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et parvenir à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes. Il est une célébration du génie végétal, du sol et de la nature qui changera à jamais votre façon de voir le monde. Il est enfin le portrait sensible et émouvant d’une amitié indéfectible.”

Cette multitude donc, est construite en trois parties : “racines et feuille” ; “bois et noeuds” ; “fleurs et fruits”. Accompagnées d’un prologue et d’un épilogue.

Trois parties comme autant de phases de croissance d’une plante, apprend-on petit à petit à la lecture de Lab Girl. A l’intérieur d’une graine, chaque plante à l’état “placentaire” comporte une racine et deux cotylédons. Une racine pour s’ancrer, la première de ses tâches au moment “d’éclore”, et deux proto-feuilles, pour commencer la photosynthèse, commencer à grandir. Une fois prête, et si les conditions sont réunies, la jeune plante commence à pousser. Elle fait du bois et des branches qui tomberont souvent sous les assauts de son environnement. Mais qu’à cela ne tienne, elle se renforcera, formera des nœuds, et continuera sa croissance jusqu’au jour, où, enfin au soleil, enfin forte, elle fleurira pour la première fois et produira ses premiers fruits.

Une vie comme une métaphore végétale

C’est comme cela que j’interprète (et je crois que c’est une lecture possible) les trois parties du témoignage de Hope Jahren. De son enfance auprès de parents trop silencieux, trop peu démonstratifs, mais qui lui ont donné le goût des sciences et de l’effort, à ses débuts de chercheuse.

Où Hope Jahren se décrit elle-même comme très à la marge du monde scientifique académique. Peu intéressée par les parcours typiques, les allégeances, les querelles de chapelles, tout ce qui la motive c’est l’amitié indéfectible de Bill, collègue à la personnalité aussi tout aussi complexe que la sienne, et l’idée fixe depuis toujours de monter son propre labo, quitte à griller les étapes de la vie d’un chercheur. Puis, à force d’échecs, de remédiations, d’acharnement, de travail (en quantité astronomique) et d’intelligence (en quantité tout aussi astronomique à mon avis), de labos foireux en labos foireux, de situations précaires en catastrophes, Hope Jahren réussit à s’imposer, à faire sa place.

Lab Girl c’est l’histoire d’une vie, aussi complexe et incertaine que celle d’une graine. Et c’est l’histoire d’une réussite personnelle. C’est très chouette. C’est très drôle, vraiment, parfois complètement loufoque mais brillant tout du long.

J’ai vraiment beaucoup aimé.

Chikita

2 commentaires

  • EL

    Merci pour cette chronique qui aiguise l’appétit littéraire.
    Les femmes sont toujours porteuses d’une potentialité incommensurable et chaque fois qu’elle trouve les conditions pour se révéler, ça indique le sens ( la signification et l’orientation ) de nos vies !
    Merci Chikita, on va goûter !!!
    EL

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