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Chikita lit : des œuvres dantesques

Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

Moi, ce que j’aime, c’est les Monstres : Livre Premier par Emil Ferris paru chez Monsieur Toussaint Louverture, 2018

Qu’est-ce qu’un monstre ? Qu’est-ce que la normalité ? Et qu’est-ce que le bien ? Et le mal ?

Je crois honnêtement que les réponses à ces questions universelles ont beaucoup varié dans le temps. (A part l’inceste, la variété des comportements humains a plus ou moins tout autorisé et tout interdit à un moment ou à un autre.) Définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas nous occupe depuis la nuit des temps. C’est la fonction même d’une société. Assurer le vivre ensemble tout en régulant les comportements individuels.

Mais je crois aussi (à titre tout à fait personnel) que le XXe siècle nous a mis K.-O. sur ces questions. A nous, sociétés occidentales. Les deux guerres d’abord. Et puis l’Holocauste. Loin de moi l’idée d’établir une quelconque hiérarchie puante dans l’horreur, mais l’Holocauste nous hante encore.

Comment un peuple voisin, si semblable au notre a pu tomber à ce point dans l’horreur et massacrer des gens, en toute rationalité et avec l’aide de toutes les intelligences logistiques d’échelle du moment, pour leur religion, leur orientation sexuelle, leurs capacités cognitives…

Depuis, la vieille Europe le sait. Le monstre, le méchant, ce n’est plus le diable. C’est potentiellement chacun d’entre nous. Absolument chacun.

Emil Ferris, artiste cathartique
Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

Emil Ferris est née en 1962 à Chicago.

Tout est absolument incroyable dans son histoire. En 2001, mère célibataire, elle travaille comme illustratrice et conceptrice de jouets et films d’animations. A l’occasion de la fête d’anniversaire de ses quarante ans, elle se fait piquer par un moustique et contracte une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Une méningo-encéphalite la laisse paralysée après trois semaines de coma. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra plus marcher et sa main droite ne lui permet plus de tenir correctement un stylo.

Emil Ferris, bien encadrée, s’accroche et s’inscrit, dans le cadre de sa rééducation, au cours d’écriture créative de l’École de l’Institut d’art de Chicago.

Elle se lance dans un récit fleuve : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Une œuvre de plus de 800 pages, refusée 48 fois par les éditeurs américains.

La légende est en marche.

Aujourd’hui après trois ans seulement, l’œuvre totalise près de dix prix. Dont, en France, le Fauve d’Or du festival d’Angoulême 2019. Et comme pour continuer le mythe, c’est une toute petite structure éditoriale bordelaise fondée en 2004 qui en récupère les droits chez nous.

Une œuvre

Voilà, tout est incroyable donc. Et nous ne l’avons même pas ouvert encore ! Faisons-le sans plus attendre…

800 pages dessinées au bic… Des illustrations d’une intensité incroyable, nous offrant tout le panel des émotions. Du gribouillage rapide à l’extrême précision. Certains dessins, d’une minutie incroyable nous feraient presque sortir de l’histoire pour les contempler. C’est colossal.

Le genre d’œuvre d’une vie qui met tout le monde d’accord sur le génie créatif qui leur a donné le jour.

Moi, ce que j’aime, c’est les montres, c’est le journal intime de Karen Reyes, une petite fille de dix ans passionnée de monstres qui habite Chicago à la fin des années 1960. Karen enquête sur la mort trouble de sa belle et mystérieuse voisine rescapée de la Shoah, Anka Silverberg, ce qui la conduira à découvrir de nombreuses choses sur son propre entourage.

Cet œuvre aux 800 pages est malheureusement beaucoup trop riche pour être résumée mieux que ça ici. Mais une interrogation, je crois sous-tend l’ensemble : qu’est-ce qu’un monstre ? L’étranger ? L’homosexuel ? Le pauvre ? La prostituée ? Le laid ? Le fou ?

Ou est-ce autre chose ?

Il faut le lire.

Chikita

6 commentaires

  • EL

    Ça fait déjà froid dans le dos mais justement on va pas tourner le dos et on va lire !
    Merci Chikita pour cette nouvelle et palpitante chronique qui pose des questions d’humanité.
    EL

    • Chikita

      Oui certains passages sont très durs. Doublement presque, parce que le trait au bic se fait très dense et qu’il faut quasiment reculer le livre pour continuer une lecture “sereine” et puis aussi sur le fond parce que sans tomber dans “l’illustration” de l’horreur, elle est là et l’histoire est dure. Au bout d’un moment les passages légers sont effectivement les passages avec les monstres de la petite Karen. Ca joue sur un renversement des valeurs. Parfois c’est réussi, parfois moins, mais c’est une lecture importante.

    • Chikita

      Merci je suis touchée ! C’est un OLNI je dois l’avouer mais tout est tellement disproportionné dans cet ouvrage. C’est au moins à feuilleter !

    • Chikita

      Merci ! Je suis touchée par votre commentaire ! J’essaie d’être la plus authentique possible dans mes réactions et choix de lectures. Ce qui m’amène souvent à ne parler que de ce que j’ai aimé ! Mais cette lecture là est très particulière c’est un peu au delà de j’aime ou j’aime pas…

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