Roman

Chikita lit : des histoires de Salut personnel

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Le matin est un tigre par Constance Joly paru chez Flammarion, 2019

Il peut arriver, parfois, que l’on s’effraie de soi-même. Un “soi-même” encombrant, mal à propos, inapte. Dans ces cas-là, et selon tout un tas de trucs (notre caractère, notre éducation, nos objectifs…) soit on s’en accommode crânement (oui et bien moi, je suis comme ça…) ou plus discrètement (pardon, pardon je ne fais pas exprès…). Soit on se dit que non, vraiment c’est pas possible d’apparaître avec un “soi-même” comme celui-là en société ! Jugé, banni, le “soi-même” allez hop : nul, nul, nul, tu dégages !

Et dans ces cas-là, tout se complique. Car enfin, si l’on n’est pas soi-même, qui est-on ? Et bien, parfois quelqu’un d’autre. Si, si c’est très sérieux, la psychologie moderne appelle ça un “faux-self” ; on se compose une identité à base d’étiquettes en plus ou moins grande quantité et qui permettront aux autres de se dire, ah oui, c’est machine, elle est comme ça machine ! C’est un processus tout à fait intéressant et particulièrement douloureux, mais ce n’est pas celui qui nous occupe ici.

Non, ce qui nous intéresse ce sont les fois où l’on ne devient personne. Les fois où, renonçant à un “soi-même” ingérable, on s’écarte du monde.

Constance Joly ramène les égarées à la vie

“Quand est-ce arrivé ? Depuis qu’elle s’est efforcée de disparaître, enfant ? Depuis qu’elle s’applique à vivre moins haut que les autres pour qu’on lui pardonne d’être ce qu’elle est : trop grande, trop dotée ? Elle se concentre.”

“Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. A quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être ?”

Tout se dérobe dans ce roman, l’histoire, l’héroïne, la consistance des choses. A tel point que l’autrice (tellement habile) feint, à travers son héroïne, de s’en étonner p.53 “L’histoire a-t-elle démarré, où en est-on exactement ?”. On lui pardonnera bien volontiers ce si joli flou initial, parce que toute l’astuce est là. Précisément.

Non ce n’est pas une histoire sur les enfants hospitalisés. C’est l’histoire d’une femme qui doit se retrouver elle-même, sortir de la brume où elle se trouve, revenir à la vie, s’accepter, parce que son renoncement à être tue son enfant.

L’écriture est très jolie, onirique à souhait (et j’aime ça) mais sans verser dans le chichiteux, tout à la fois esquissée, détaillée, chaleureuse et distante.

Et c’est très émouvant.

J’ai beaucoup aimé.

Chikita

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