• Roman

    Chikita lit : des coutumes d’ailleurs

    Tibo Lexie - Cette dernière volonté qu'il ne respectera pas - Chikita lit

    Cette dernière volonté qu’il ne respectera pas par Tibo Lexie, autoédité chez Librinova, 2019

    Une chose avant d’entrer dans le vif du sujet, une précision :

    Ce texte, l’autrice me l’a fait parvenir avant qu’il ne soit sous sa version actuelle, version définitive. C’est sa forme qui n’était pas encore complètement achevée, mais le fond n’a pas bougé.

    Je voudrais préciser aussi que je n’ai pas eu l’occasion de le relire depuis que la mise à jour est parue, au début du mois.

    Je ne parlerai donc pas de forme ( même si ça fait déjà trois fois) ce soir, pour cette raison, et puis aussi parce que ce n’est pas ça qui m’a touchée dans cette histoire.

    C’est la démarche de l’autrice qui m’intéresse. Éminemment émouvante.

    Cette dernière volonté qu’il ne respectera pas, c’est l’histoire de Rachid Nama. Le jour de la rentrée scolaire de son fils, Rachid reçoit un coup de fil imprévu. Un coup de fil “qui viendra contrarier sa journée et peut-être son existence. Un évènement dont les conséquences lourdes de symboles s’étaleront sur cinq jours décisifs. Une période mouvementée pour ce père qui cherche à s’affranchir d’un destin tout tracé.”

    Tibo Lexie, exploratrice de l’intime

    Cette histoire, c’est une histoire d’émancipation. Une histoire de trajectoire personnelle, de décisions, de choix. Une histoire que j’ai beaucoup aimée.

    Le travail fictionnel fourni par Tibo Lexie est considérable. L’autrice, anthropologue de formation, à reconstitué tout un univers, dans un pays africain fictif, le Bwana, autour de coutumes et traditions fictives, elles aussi, mais réalistes et inspirées de pratiques effectives.

    Elle se concentre sur cinq jours de la vie de ses personnages. Disons-le tout de suite, sans trop spoiler, c’est un décès qu’apprend Rachid au téléphone au début de l’histoire. Une mort qui va l’obliger. Mais entre convictions personnelles, ressentiment et loyauté, Rachid devra prendre ses propres décisions, même si celles-ci ne vont pas dans le sens attendu par son entourage.

    L’écriture de Tibo Lexie, en dépit de son caractère non fini au moment de ma lecture, porte en elle, à mon sens, d’énormes qualités. Notamment cette capacité de rendre réellement intenses des situations de vie pourtant non exceptionnelles. Des moments auxquels nous sommes tous confrontés, et auxquels l’autrice rend toute leur importance, leur profondeur, leur unicité. Cette écriture, très intéressante, prend son temps et donne du relief, presque du suspense, à des choses anodines : chercher un téléphone qui a disparu, attendre un SMS, accompagner un enfant à l’école, assister à une réunion de famille. Tout est raconté en conscience… Il y a une belle lenteur, très digne dans ce récit, une lenteur que l’on a un peu oubliée.

    Je ne trouve pas d’autre manière de dire mon ressenti.

    J’ai beaucoup aimé ce que l’ai lu. C’est une histoire que j’aurais longtemps en mémoire.

    Merci beaucoup à toi Lexie, de m’avoir fait confiance pour parler de ton texte ici !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires où le pathétique frôle le sublime

    Benoït Toccacieli - Mes amis ne savent pas lire - Chikita lit

    Mes amis ne savent pas lire par Benoît Toccacieli, auto-édité, 2019

    Bon, soyons clairs, chez les auteurs auto-édités, il y a de tout mais il y a aussi de super choses ! Et j’ai eu l’occasion d’en présenter trois ou quatre sur ce blog.

    Des textes d’une grande qualité et très authentiques dans leur nature littéraire, qui ne jouent pas la facilité ni le ressort éculé. Qui n’ont pas peur d’être généreux. Bref des textes beaux et touchants.

    C’est le cas ici, clairement.

    Un long texte en trois parties comme un chemin en trois temps pour le personnage principal, trois temps pour tenter d’exister, de trouver sa place dans le monde.

    “On ne souffre pas tant qu’on reste enveloppé dans sa solitude. Il n’y a personne autour, personne à décevoir, personne à faire souffrir. Et personne ne peut nous atteindre non plus.

    Mais on ne reste jamais seul éternellement.”

    Benoît Toccacieli entre romanesque et fresque sociale

    “Mes amis ne savent pas lire” c’est l’histoire de Jean-Philippe, ancien enfant malmené par la vie et qui en a gardé des séquelles à travers un bégaiement stigmatisant. Ayant fui son existence, n’arrivant pas à surmonter la difficulté d’être, il se retrouve à la campagne, dans un petit village isolé, où il mène une vie solitaire faite de lecture et de silence.

    C’est sans compter sur une rencontre inattendue et un projet de construction d’autoroute qui mettent en péril sa survie discrète. Acculé, Jean-Philippe devra se confronter, arrêter de rêver sa vie et nouer des relations avec les autres pour tenter de retrouver une place au milieu des vivants. Y parviendra-t-il ?

    L’écriture est fine, délicate et sans faux-semblants. Jean-Philippe, personnage extrêmement fragilisé, est à la limite permanente de la rupture. Son immense faiblesse fait de lui un être incapable de tricher. Cette mise à nue, assez déstabilisante je trouve, dans un premier temps, donne pourtant le ton de l’histoire. Une histoire sans fard, sans concession sur son environnement, comme ces descriptions tellement crues sur la vie dans cette campagne paupérisée.

    Le tout est émaillé de citations littéraires (le procédé ne m’a personnellement pas vraiment touchée) mais qui s’insèrent avec beaucoup de pertinence le long du texte.

    Une histoire triste sur une vie grise, qui ne se laisse pas approcher facilement mais qui connaît de beaux moments de grâce.

    Merci beaucoup, Benoît de m’avoir confié votre texte pour pouvoir en parler ici !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit en mode feel-good

    Florence Kious - Clair de bulle - Chikita lit

    Clair de bulle par Florence Kious auto-édité, 2019

    Inspiré du feel-good movie, le feel-good book est un livre qui réconforte.

    Comment-ça un livre qui réconforte ?

    Et bien, la chose est assez subtile. Très honnêtement, je ne suis pas suffisamment connaisseuse du genre, mais il me semble qu’on peut dire que ce sont des livres qui cherchent à inspirer. Pas tout à fait comédie, ni tout à fait développement personnel mais un peu des deux à la fois.

    Le feel-good repose pour moi, sur deux éléments clefs : une ambiance heureuse et des rapports humains profondément satisfaisants.

    Catégoriser à ce point une lecture peut paraître factice (surtout avec ces anglicismes un peu faciles) mais vraiment, le “feel-good” quand c’est bien fait c’est quelque chose d’assez chouette.

    Et puis comme Chikita ne s’arrête pas à ça (on est d’accord, cette phrase ne veut rien dire mais elle sonne bien), elle est tout à fait capable de passer d’Emil Ferris à un bon feel-good.

    C’était même peut être tout à fait nécessaire…

    Florence Kious ou l’art du personnage

    “Même moi, je ne l’appelle pas Val ! Je n’aime pas trop les diminutifs, c’est… je ne sais pas, c’est réducteur je suppose. Un peu bêtifiant ! Mais ça ne semblait pas la déranger. Avec une pointe de hargne, je me demandais quel serait le diminutif de Bulle ? Bubulle ? Je ricanais en me levant et en enfilant mes chaussons. Je fus aussitôt prise d’un vertige qui me rassit avec sévérité.”


    Clair de bulle c’est l’histoire de Claire, 36 ans, work-addict, et de sa grossesse qui commence mal. Claire est obligée par le corps médical à rester alitée jusqu’à son accouchement. Et ça, Claire ne le supporte pas. Elle qui a toujours été poussée à ne pas rester sans rien faire entre alors dans une phase aiguë de conflit intérieur : entre ce bébé (encore tout à fait fictif pour elle) et ce qu’elle DOIT faire. Son compagnon, Valentin, assez impuissant à lui venir en aide, est obligé, de son côté, d’accepter une mission professionnelle à l’étranger, de plusieurs mois. Inquiet pour sa compagne, il demande à leur voisine, Bulle, de veiller sur elle au grand déplaisir de Claire (qui connaît mal Bulle parce qu’elle n’a jamais pris le temps de la rencontrer). Tout commence donc très mal, mais tout finira très bien (c’est le principe hein !).

    Comment ça marche ? Je n’en sais rien, mais ça marche.

    Enfin, si, je ne suis peut-être pas tout à fait honnête, j’ai plutôt ma petite idée sur ce qui fonctionne si bien ici.

    Une psychologie du personnage bien maîtrisée

    Première chose, Claire est vraiment réussie ! C’est un personnage très crédible ! Elle a fait beaucoup écho en moi. J’ai tout compris d’elle, ses conflits, sa mauvaise humeur, ses déceptions, ses petites mesquineries, son repli. Elle est très en vie. De manière négative d’abord, puis en évoluant vers quelque chose de plus positif. J’ai adoré Claire et sa trajectoire.

    Valentin fonctionne aussi. Il pourrait exister, on en connaît tous. J’étais moins sûre de Bulle avant de saisir toute sa complexité dans la deuxième partie de l’histoire.

    Donc, une énorme attention portée aux personnages. Vraiment, c’est assez impressionnant de finesse.

    L’ambiance est là aussi, ce qui s’annonçait ardu, parce que le seul lieu pendant une bonne partie du roman, c’est la chambre de Claire, dans laquelle elle est alitée. Donc pas de petit ruisseau ou de bord de mer apaisant, pas de grands espaces enivrants ni de couchers de soleil inspirants. Mais Florence Kious, décidément pas à court d’inspiration, a une parade à ce huis-clos : un bow-window, abritant un banquette et une petite bibliothèque. Uniquement décoratif dans un premier temps, le lieu, investi différemment par plusieurs personnages devient peu à peu chargé de symboles, d’évocations. Et ça marche ! Ce petit coin devient un bout de monde différent à chaque fois !

    Et puis enfin, cette histoire de changement, de révolution personnelle, est très intelligemment ancrée sur un moment clef de la vie : une grossesse. Alors oui, tout peut arriver, et cela donne une vraisemblance à tout le récit. On y croit.

    Tout ça est donc très bien amené, très habile. Et l’effet feel-good fonctionne. En bref j’ai vraiment beaucoup aimé ! J’ai passé un très bon moment !

    Merci Florence de votre confiance, merci pour votre texte.

    Chikita

    A noter : le livre possède plusieurs annexes documentaires sur le développement personnel.


  • Roman

    Chikita lit : des comètes littéraires

    valérie valère - Malika - Chikita lit

    Malika ou un jour comme tous les autres par Valérie Valère paru chez Stock, 1979

    Pfiou… Par où commencer ?

    D’abord, peut-être, par reconnaître que oui, c’est vrai, tout ça n’est pas de première jeunesse…

    Mais rappelez-vous, ce blog ce n’est pas un catalogue indexé sur la rentrée littéraire. Tout se mélange un peu, ici…

    Alors, voilà : l’année dernière au mois de juin, en plein inventaire du CDI d’un établissement qui n’était pas le mien, je suis tombée sur un titre. Attention, comprenez bien, je suis vraiment tombée sur un titre. J’avais mon fichier d’inventaire entre les mains, où se succèdent une série de cotes, de titres et de numéros d’exemplaires. Avec un tel fichier, le but du jeu pour un documentaliste c’est un peu de faire “l’appel” des livres.

    -Le parfum ?

    -Présent !

    -Le passe muraille ?

    -Présent !

    -Le Pavillon des enfants fous ?

    Attends, quoi ? Le quoi ? Et bim ! C’est comme ça que Valérie Valère est entrée dans ma vie… Avec un crochet du droit. Le pavillon des enfants fous… Ça m’a tué. Je n’avais aucune idée de qui pouvait bien être cette fille qui n’avait pas survécu aux années 80 (littéralement puisqu’elle s’est suicidée en 82 à 21 ans). Ni même de quoi pouvait parler ce livre. Mais bon sang, Le pavillon des enfants fous… Quand on aime les mots, on voudrait pouvoir avoir écrit un livre qui porterait ce titre.

    Valérie Valère, ou la rage enfantine

    “J’essaie d’écouter ce que raconte ce vieux professeur aux épaules tombantes et à la moustache en accent circonflexe, je me dis : “Concentre-toi mon vieux, tu sais bien qu’il y a une interro la semaine prochaine”, mais vous savez, quelquefois, ce n’est pas si facile d’écouter avec sérieux les formules chimiques des corps et surtout pas lorsqu’un seul mot vous tourne dans la tête en essayant de vous faire éclater de rire au milieu de ce silence de mort : “ridicule, r, i, d, i, c, u, l, e”.”

    Valérie Valère c’est une comète. Le Pavillon des enfants fous, elle l’écrit à quinze ans après un long internement en hôpital psychiatrique pour “soigner” une anorexie. Le texte est un coup de poing. Quinze ans… Il se dégage de son récit une trop grande maturité intellectuelle, une compréhension trop vive, trop brutale du monde et de ce qui s’y joue. Ingérable pour une enfant de cet âge (elle a treize ans au début de l’hospitalisation).

    Et la suite ne s’arrangera pas : Malika, c’est l’histoire de deux enfants Malika, 10 ans, et Wilfried, 15 ans, la sœur et le frère. Malika et Wilfried sont laissés livrés à eux-même par un père trop riche et trop absent. La seule figure adulte dans leur monde c’est la femme de ménage qui vient chaque jour et leur laisse des spaghetti bolognaise dans le congélateur. Tous les jours, des spaghetti bolognaise.

    Jeux d’enfants

    Mais d’adultes, Malika et Wilfried, se passent bien. D’ailleurs, ils ont vendu tout le mobilier chic de l’immense appartement haussmannien de leur père pour le remeubler à leur manière. A base de plastique, d’étranges sculptures et de plantes vertes. Et puis surtout, Malika a une passion. C’est Wilfried.

    Vous l’avez compris, il sera question d’une relation. Que je ne qualifierai pas ici. Au delà de l’histoire en elle même, qui ne dit que le mal-être de sa jeune autrice (17 ans pour celui-là), c’est la justesse des sentiments, des sensations, de la psyché de ces personnages qui frappe brutalement.

    Et la plainte violente, longue de trois ou quatre livres, de cette jeune fille, jusqu’à sa mort, qui nous rappelle que oui, ces enfants trop sensibles, trop intelligents existent. Et que leur vie est parfois un enfer.

    A (re)découvrir !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de un contre tous

    Jean Teulé - Gare à Lou - Chikita lit

    Gare à Lou ! par Jean Teulé paru chez Julliard, 2019

    Il y a un truc qui m’a toujours fait froid dans le dos, c’est le concept de conscience collective.

    La première fois que je me suis colletée avec ledit concept c’était pendant mes études de socio. Toute jeune alors, j’allais de twist en twist et je découvrais la vie avec l’avidité d’une débutante.

    La conscience collective m’a stoppée net. Cette idée que le tout est supérieur à la somme des parties et qu’en plus il est contraignant et nécessaire me stresse à mort. Oui, la conscience collective en sciences humaines, c’est l’idée qu’un groupe d’individus se comporte comme une entité à part, un méta-individu, un individu global. Et cet individu global, pour aller vite, aurait ses propres croyances et comportements autorisés ou non, ses lois, ses règles. Tous plus ou moins différents des croyances, comportements, lois et règles de chacun des individus composant le groupe.

    Quelle place pour l’individualité ?

    Bien sûr, ce corps social est contraignant pour l’individu. Complètement contraignant, en dehors de lui, il n’y a rien sinon une multitude d’autres petits corps sociaux évoluant dans une marge plus ou moins éloignée du corps social principal. Si vous voulez être citoyen français par exemple, vous vivez comme la république française le demande (vous déclarez vos enfants à l’état civil, vous les scolarisez, vous êtes connus de l’administration fiscale, vous cotisez à tout un tas de trucs, vous atteignez la majorité à 18 ans , vous avez le droit de vote, etc. etc…) . Sinon vous êtes autre chose, vous appartenez à la marge de la société française. A une minorité, plus ou moins en interconnexion avec la société principale

    Entendons nous bien, vous serez toujours dans un groupe. Plus ou moins grand. Sinon vous êtes un ermite qui vit de sa chasse et tanne son cuir.

    Et ce groupe, lui, s’engage à vous aider à vous maintenir en vie. Mais pour cela, il vous faut lui abdiquer, avec plus ou moins d’enthousiasme, une part de votre liberté de conscience.

    Et là où ça craint, c’est quand votre groupe vire totalitaire. Là, il faudra tout lui sacrifier, vos envies, vos croyances, vos aspirations, vos valeurs, votre libre arbitre, votre éducation… Tout.

    Jean Teulé, poil à gratter de compétition

    “Plusieurs hommes sur un palier orange arrivent devant l’appartement de Roberte Seigneur. L’un d’eux enfonce le bouton de la sonnette. Pas de réponse. Un autre trafique la serrure et ouvre la porte. Tous entrent chez la mère de Lou en portant du matériel. Pendant qu’à l’intérieur de l’exigu salon ils déploient des pieds d’appareils photo et de caméras, des capteurs et des analyseurs, il y en a un qui va dans la chambre de la petite fille plaquer un minuscule instrument quasi invisible contre un angle supérieur de la grande baie vitrée.”

    Jean Teulé, pour moi ce n’est rien de moins qu’un écrivain salutaire. Celui qui vous rappelle toujours qu’en vous se côtoient le pire et le meilleur. Et que la soumission totale et non négociée à la foule fera de vous un fanatique. Dans Mangez-le si vous voulez, paru chez Julliard en 2009, il en fait la démonstration ultime : un jeune aristocrate ayant tenus des propos prêtant à confusion est pris à partie par les habitants du village de Hautefaye (Dordogne) en 1870. C’est une histoire vraie. Cédant à la folie collective, les habitants le torturent, le tuent et le mangent.

    Dans Entrez dans la danse, Julliard 2018, Teulé ressort un autre vieux fait divers comparable en folie. Des habitants de Strasbourg en 1518, sortent dans les rues et dansent. Ils dansent sans s’arrêter pendant deux mois jusqu’à ce que certains tombent d’épuisement et meurent.

    Lou contre les autres

    Ici il est question d’une petite fille dont le libre arbitre est poussé à l’extrême puisque tout ce qu’elle souhaite se réalise. Loin d’être déterminée par son environnement, elle se détermine toute seule. Jusqu’à ce que la société la rattrape. Le chef de l’état du pays virtuel futuro-loufoque dans lequel elle vit, décide d’en faire une arme de destruction massive à son usage personnel. Lou est dépouillée de tout ce qu’elle possédait et contrainte de vivre recluse avec trois chefs de guerre.

    Lou cédera-t-elle à la volonté collective ?

    Un Teulé qui renoue un peu avec ses débuts et notamment le Magasin des suicides, loin des romans historiques auxquels il nous a habitués depuis. Mais pas si loin au fond de tout ce qu’il nous redit livre après livre.

    Nous pouvons être le pire comme le meilleur.

    J’aime beaucoup Jean Teulé…

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de survie

    la ballade de lila K - Blandine Le Callet chikita lit

    La Ballade de Lila K par Blandine Le Callet paru chez Stock, 2010

    Ce blog prend une tournure à laquelle je ne m’attendais pas. Il file un mauvais coton…

    Il était question pour moi de faire partager des trouvailles. Oui bon, voilà… Le problème, c’est qu’il y a des choses que j’ai bien aimées mais que je n’ai pas tellement envie de chroniquer… C’est bien, c’est actuel, mais ce n’est pas “moi”. Et quitte à prendre la plume pour écrire des choses à la face du monde, autant s’imposer un certain niveau de franchise (même si ça me fout la trouille, honnêtement…).

    Du coup, je regarde avec insistance depuis quelques jours une étagère à part de ma bibliothèque. Ces bouquins là sont séparés des autres. Parce que les autres, ce sont des livres. Ceux-là, non. C’est plus que ça.

    Comment dire… ce sont des récits intégrés. Quoi intégrés ? Qu’est-ce qu’elle raconte encore ? Oui, oui, intégrés ! Intégrés à moi-même. Bon c’est laid, c’est mal dit, d’accord. Mais c’est la vérité. Le texte est tellement entré en résonance avec moi que je l’ai intégré à ma grille d’appréhension du monde. Il est dans mon filtre de connaissance. Il m’a modifiée. Avant lui, j’étais une autre personne. C’est aussi simple et compliqué que ça…

    Et alors attention, c’est un phénomène absolument inconscient ! Parfois même, je ne me rappelle plus exactement de l’histoire. Je sais juste que celui là est parti sur l’étagère parce qu’il faut.

    C’est ce qui m’est arrivé avec la Ballade de Lila K.

    Blandine Le Callet ou la vérité sans fard

    “Dans la vie, il y a toujours un avant, et un après, vous avez remarqué ? Avec entre les deux une cassure franche et nette, heureuse ou malheureuse – c’est une question de chance. Elle ne peut pas sourire à tout le monde, évidemment. Je suis sûre que personne n’y échappe.”

    “La ballade de Lila K, c’est avant tout une voix : celle d’une jeune femme sensible et caustique, fragile et volontaire, qui raconte son histoire depuis le jour où des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge.

    Surdouée, asociale, polytraumatisée, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Elle n’a qu’une obsession : retrouver sa mère et sa mémoire perdue.”

    C’est un récit à la première personne. Où l’on découvre les choses en même temps que l’héroïne, donc. Et comme elle n’a que cinq ou six ans au début de l’histoire, on apprend que bien plus tard que c’est aussi une dystopie.

    Nous sommes en 2100. Mais le monde est étrangement semblable au notre, quoiqu’il ait pas mal viré “Big Brother”. Tout est sous surveillance. Et surtout cette petite Lila, dont on comprend très vite qu’il faut la “réparer”. Mais de quoi ?

    Qu’est-ce qui fait souffrir Lila ?

    Ce qui est fascinant ici, c’est la manière dont Blandine Le Callet arrive à normaliser certains évènements en fonction du point de vue de ses personnages. On comprend très vite qu’il est arrivé quelque chose de grave à Lila et sa maman. Lila porte de lourds stigmates corporels. Ne supporte pas les autres, ni le jour. On soupçonne la vérité, petit à petit. P.108, chez des amis, Lila trouve que le placard de la chambre à l’air confortable. Puis il lui semble reconnaître une odeur dont elle raffole alors qu’on nourrit le chat…

    Les cicatrices, elle les voit, mais s’en accommode. De la douleur physique, il sera très peu question. Ce n’est pas ça qui fait souffrir Lila. C’est un manque. Lila s’accroche à ses bribes de souvenirs, elle veut retrouver sa mère, son sourire, sa douceur, sa chaleur… Lila a été aimée, à la folie, elle le sait. Elle en est sûre.

    Le tout est impeccablement écrit, d’une finesse absolue, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Juste avec l’ambition ultime d’être au plus près du sentiment. C’est exceptionnellement bien réussi.

    Et ça questionne, avec la plus grande honnêteté, le concept de vérité.

    Chikita

    PS : Pour ceux qui savent. Ce livre m’a tellement marquée qu’en le relisant pour la chronique, je viens de me rendre compte que le personnage qui va aider Lila à achever sa quête, lui rendre son identité et ses moyens d’action, s’appelle Milo. Et je l’avais intégré, puis occulté. Ça faisait partie de moi depuis…

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de Salut personnel

    constance joly - le matin est un tigre - chikita lit

    Le matin est un tigre par Constance Joly paru chez Flammarion, 2019

    Il peut arriver, parfois, que l’on s’effraie de soi-même. Un “soi-même” encombrant, mal à propos, inapte. Dans ces cas-là, et selon tout un tas de trucs (notre caractère, notre éducation, nos objectifs…) soit on s’en accommode crânement (oui et bien moi, je suis comme ça…) ou plus discrètement (pardon, pardon je ne fais pas exprès…). Soit on se dit que non, vraiment c’est pas possible d’apparaître avec un “soi-même” comme celui-là en société ! Jugé, banni, le “soi-même” allez hop : nul, nul, nul, tu dégages !

    Et dans ces cas-là, tout se complique. Car enfin, si l’on n’est pas soi-même, qui est-on ? Et bien, parfois quelqu’un d’autre. Si, si c’est très sérieux, la psychologie moderne appelle ça un “faux-self” ; on se compose une identité à base d’étiquettes en plus ou moins grande quantité et qui permettront aux autres de se dire, ah oui, c’est machine, elle est comme ça machine ! C’est un processus tout à fait intéressant et particulièrement douloureux, mais ce n’est pas celui qui nous occupe ici.

    Non, ce qui nous intéresse ce sont les fois où l’on ne devient personne. Les fois où, renonçant à un “soi-même” ingérable, on s’écarte du monde.

    Constance Joly ramène les égarées à la vie

    “Quand est-ce arrivé ? Depuis qu’elle s’est efforcée de disparaître, enfant ? Depuis qu’elle s’applique à vivre moins haut que les autres pour qu’on lui pardonne d’être ce qu’elle est : trop grande, trop dotée ? Elle se concentre.”

    “Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. A quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être ?”

    Tout se dérobe dans ce roman, l’histoire, l’héroïne, la consistance des choses. A tel point que l’autrice (tellement habile) feint, à travers son héroïne, de s’en étonner p.53 “L’histoire a-t-elle démarré, où en est-on exactement ?”. On lui pardonnera bien volontiers ce si joli flou initial, parce que toute l’astuce est là. Précisément.

    Non ce n’est pas une histoire sur les enfants hospitalisés. C’est l’histoire d’une femme qui doit se retrouver elle-même, sortir de la brume où elle se trouve, revenir à la vie, s’accepter, parce que son renoncement à être tue son enfant.

    L’écriture est très jolie, onirique à souhait (et j’aime ça) mais sans verser dans le chichiteux, tout à la fois esquissée, détaillée, chaleureuse et distante.

    Et c’est très émouvant.

    J’ai beaucoup aimé.

    Chikita