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    Chikita lit : des choses vénéneuses

    La Folie et l'Absinthe - Noir d'Absinthe - Chikita lit

    La Folie et l’Absinthe collectif paru chez Noir d’Absinthe, 2019

    Les éditions Noir d’Absinthe font les choses avec délicatesse.

    Je vais m’expliquer mieux, mais voilà en gros mon premier sentiment à la lecture de ce recueil.

    Pourtant ces treize nouvelles nous promettent du lourd, du trash, de la folie, du sang et de l’ivresse. Jusqu’à la mention “pour lecteurs avertis”.

    Et dans les faits effectivement, il y a du lourd, du trash, de la folie, du sang et de l’ivresse. On pourrait aussi rajouter, des meurtres, des viols, des hallucinations, de la crasse… Le tout mâtiné de science-fiction, de fantasy et de fantastique puisque c’est la ligne de la maison.

    Mmm… Où est donc la délicatesse Chikita ?

    J’y viens, j’y viens, laissez-moi dérouler tout ça sinon je vais m’y perdre !

    Les trois temps de la délicatesse

    En premier lieu, je dirais que ce recueil c’est avant tout une présentation en bonne et due forme. C’est un acte fondateur pour cette jeune et talentueuse maison. C’est dire : voilà qui nous sommes, voilà ce dont nous sommes capables, voilà ce à quoi nous aspirons. Et ça c’est très délicat !

    Oui, se présenter comme ça, c’est une façon de ne pas “piéger” le lecteur. De ne pas se faire passer pour autre chose, d’avancer à découvert ou même de prendre le temps d’illustrer la ligne éditoriale.

    Alors je ne sais pas du tout si je suis claire, mais moi je trouve ça chic.

    D’autant que, et c’est mon deuxième temps, cette ligne éditoriale est très subtile. On trouve ceci sur le site internet :

    “Nous sommes des enfants de la nuit et préférons les livres en nuances, affichant avec orgueil leurs doutes et leurs ambiguïtés. Nos héros sont des couards, nos princesses des déesses, et nos dragons nous emportent dans un monde de rêves hallucinés.

    ​Nous ne renions pas la folie qui coule, encre d’un Noir d’Absinthe, dans nos veines empoisonnées.”

    Voilà pour la Folie et voilà pour l’Absinthe. Cet alcool qui n’est à nouveau autorisé que depuis quelques années. L’Absinthe, qui connut un engouement populaire très important au XIXe siècle, a été accusée de provoquer de graves intoxications chez ses consommateurs, notamment en raison de la présence de certaines molécules comme la thuyone dans sa composition. Très consommée dans les milieux littéraires et artistiques, a-t-elle été à l’origine de certaines des plus belles œuvres du XIXe ?

    Ajouté à ça que l’Absinthe se consomme selon tout un rituel, avec des verres adaptés, des cuillères, du sucre, de l’eau en quantité très mesurée… Bref, ce choix de l’Absinthe est très représentatif du niveau d’élaboration, de complexité, de délicatesse (j’y reviens) de ce qui est proposé par Noir d’Absinthe.

    Des auteurs de talent

    Et puis enfin, cette délicatesse on la retrouve évidemment dans la haute tenue littéraire des treize textes qui composent “La Folie et l’Absinthe”.

    La nouvelle c’est compliqué. Il faut être bref mais pas trop implicite, garder du souffle, et monter, monter en pression jusqu’à la chute. La nouvelle supporte mal le délayage, à mon sens. Et ça marche ici. L’ensemble est d’une grande qualité. Chaque texte aborde de manière très personnelle les deux thèmes de la folie et de l’Absinthe sans que l’on sente un quelconque exercice imposé.

    Un coup de foudre et deux coups de cœur pour moi : “Je plonge, tu plonges, nous plongeons” de Céline Chevet qui ouvre la danse. Histoire d’un effaceur de crimes et de tentations délictueuses. Je suis restée absolument scotchée par cette plume sûre et nerveuse, par sa capacité à créer un monde en deux ou trois traits secs et précis, par cette imagination débridée.

    “Le monde est noir. Les pieds plantés dans une flaque d’eau trouble, je regarde le souvenirs de l’homme défiler en miroir. J’y vois la prison dans laquelle il a croupi toutes ces années, je sens dans ma gorge les palets lyophilisés qu’il se glissait dans l’œsophage, le craquement de sa mâchoire résonne dans le néant. Une bouche se dessine, mâche, crache ; les dents se tendent vers moi comme des serpents prêts à mordre.”

    Et puis aussi “Les diables noirs” de Patrice Quélard, sur un bataillon d’infanterie légère pendant la première guerre mondiale. Et “Manuel d’anthropologie botanique” d’Audrey Salles à propos d’une femme qui abrite un plant d’absinthe dans son ventre. Parce que la guerre tenait toute sa place dans un recueil sur la folie pour le premier et que la narration est impeccable. Et pour la douce et douloureuse fantaisie de la seconde qui croque si justement les aberrations de la nature humaine.

    Je ne peux pas parler de tout ici, même si j’en ai vraiment envie. Tout ça est vraiment très réussi ! D’une grande qualité littéraire et qui augure vraiment d’un bel avenir pour cette jeune maison.

    Merci aux auteurs, merci à Dorian Lake, auteur de la tout à fait déjantée “Fée du réservoir”, et éditeur de ce recueil, de m’avoir permis d’en parler ici.

    Je suis tout à fait convaincue et espère avoir été suffisamment convaincante. J’aime vraiment beaucoup !

    Chikita