• Jeunesse

    Chikita lit : de géniales histoires de slip !

    Le loup en slip - Lupano - Itoïz - Cauuet - Chikita lit

    Le loup en slip par Lupano, Itoïz et Cauuet paru chez Dargaud, 2016

    Alors voilà, depuis Platon, George W. Bush et la pub Orangina rouge de 1997, on avait fini par croire que le côté obscur de la force resterait à jamais le côté obscur de la force.

    Parce que c’était comme ça.

    C’était comme ça et pas autrement.

    Les méchants sont méchants par essence.

    Et le plus méchant d’entre tous les méchants, celui sur lequel se construisent tous les autres, le premier, l’originel, celui qui a de grandes dents, des yeux luisants et la perversité collée au corps (rappelez vous cette histoire de “chevillette” et de “bobinette” qui “cherra”… Non mais “cherra” quoi ! Imaginez le vice nécessaire à ce monstre pour conjuguer le verbe “choir” dans sa forme complexe à la troisième personne du futur de l’indicatif…), hé bien celui-là, c’est le grand méchant loup.

    Le loup en slip : ou l’éradication de la bestialité au moyen d’un morceau de tissu bien ajusté.
    Le loup en slip - Chikita lit

    Wilfried Lupano et Paul Cauuet avaient déjà eu des petits ensemble dont la super série : “Les vieux fourneaux”. On peut considérer “Le loup en slip” comme un spin-off de cette première série. “Le loup en Slip” c’est le héros du petit théâtre de marionnette d’un des personnages des “Vieux fourneaux”.

    Et alors, qu’est-ce ?

    Voilà ce que dit Dargaud : “Le loup terrorise la forêt et ses habitants qui vivent continuellement dans la peur de se faire croquer les fesses. Jusqu’au jour où le loup descend dans la forêt… Méconnaissable ! Le loup ne fait plus peur du tout, il n’a plus le regard fou ni les poils dressés ! Mais comment vivre sans la peur, quand la peur est devenue l’unique moteur ?”

    Et oui, comment ? Comment sortir de l’aliénation ? Des besoins tout prêts ? Comment recréer un monde ? Sortir des destins tout tracés ? Des choses que l’on connaît déjà ? Des vieilles oppositions ? De ce que l’on pensait savoir, immuablement ?

    Bien sûr cet album jeunesse reste un album jeunesse. Mais avec ses airs de ne pas y toucher et son loup qui fait marrer, il offre à toute la famille l’occasion de réfléchir vraiment à ce qui fait une société. Dans toute sa complexité.

    Très chouette titre jeunesse.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des chefs-d’œuvre de l’absurde

    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Le Doudou méchant par Claude Ponti paru chez l’école des loisirs, 2000

    “Absurde”, ça vient du latin absurdus.

    Absurdus, c’est ce qui est discordant, dissonant.

    Discordant ou dissonant par rapport à quoi ?

    Hé ben j’imagine que ça dépend. Dicolatin. com (oui, oui, bon on fait comme on peut…) me dit que c’est ce qui n’est pas en harmonie, ce qui va contre le sens commun, la logique.

    Alors voilà, moi je trouve que Claude Ponti est un maître absolu de l’absurdus. Enfin, ça c’est le sentiment que j’ai eu la première fois que je l’ai lu. Et puis en fait, oui et non. Non, parce que Claude Ponti écrit pour les tout-petits. Et que le tout-petit n’est pas encore “en harmonie”. Ou pour le dire autrement, le tout-petit n’est pas encore formaté par le moule, les conventions et les attendus sociaux. Il est encore sauvagement libre et prêt pour n’importe quelle réalité. (Entre nous : d’où l’ultra-délicatesse de l’éducation d’un petit enfant.)

    Claude Ponti, réalité parallèle
    Claude Ponti - Le Doudou méchant - Chikita lit

    Du coup, pour un moins de six ans, “la sussouillette du petit migou-louyou”, ça veut pas rien dire. C’est “la sussouillette du petit migou-louyou”. Et quand Oups, notre petit héros, et son doudou devenu méchant ont l’idée de l’attacher à la tête de poisson, piège connu de tous de l’ignoble monstre Grabador Crabamorr, le petit migou-louyou disparaît dans les airs. Et ça, c’était la bêtise de trop pour Oups, parce qu’un petit qui disparaît, les adultes ne le supportent pas, ça les rend féroces et ils chassent Oups du village.

    Condamné à errer, il finit par scotcher la bouche de son doudou qui ne lui souffle plus que de mauvaises idées et se retrouve chez Crabamorr, ça devait arriver. Mais avec du courage on arrive à bout de tout et avec de l’intelligence et un bon sens de l’observation on arrive même à comprendre pourquoi le doudou était devenu si méchant. Oui, parce que la plupart du temps il y a de bonnes raisons à la méchanceté. Personne ne naît méchant, n’est-ce pas ?

    Bref, si vous n’avez rien compris au pitch ci-dessus, rappelez vous : pour vous, adultes, c’est absurdus mais tentez l’expérience : lisez du Claude Ponti à un tout-petit. Lui, il n’aura aucun souci avec cette histoire. Aucun.

    Et je vous avouerai même que bientôt vous n’en aurez plus vous même. Parce qu’on y prend goût ! Et qu’on réenchante sa vision du monde et ses accès à la connaissance.

    S’ouvrir à la dissonance

    C’est une belle leçon d’apprentissage du monde pour un enfant que de lui lire du Claude Ponti, c’est très initiatique tout en lui étant accessible. C’est s’ouvrir à la fois à la société des adultes parce qu’on y identifie des valeurs très fortes : on ne fait pas de mal aux autres, on répare ses erreurs… Tout en restant le plus longtemps possible dans le merveilleux.

    Et c’est aussi une éducation à l’étrange, à la dissonance. Bref c’est une ouverture aux autres modes de raisonnement que les nôtres, à l’altérité.

    Et nous, adultes, on y réapprendra avec bonheur, l’art de “trouver ça normal”, tout en jouissant d’un usage de la langue, triturée, bousculée, mais toujours, toujours chantante, poétique et belle à lire.

    Un usage comme peu en sont capables. Longue vie aux livres de Claude Ponti !

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires confortables !

    ZTL-  Louison Nielman - Sacrée trotinette - Chikita llit

    Sacrée Trottinette par Louison Nielman paru aux éditions ZTL, 2017

    Ma qué ?

    Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire de lecture confortable ?

    Oui alors voilà, si vous êtes comme moi il y a encore quelques jours en arrière : vous ne savez pas ce qu’est la lecture confortable. (Si vous êtes comme vous et que vous savez, que vous savez ce que c’est… high five !)

    Et pourtant ! On devrait. On devrait, honnêtement, je dois le reconnaître le plus sérieusement du monde, se pencher sur la question. Pas forcément sur ce terme exact de lecture confortable, qui est une appellation parmi d’autres, mais sur le concept sur lequel ça repose.

    Laissez-moi essayer de vous expliquer. C’est important.

    En tant que professeure documentaliste, il y a une loi qui a été promulguée en 2005 et qui a changé mes pratiques, comme celles de tous mes collègues enseignants. C’est la loi sur la scolarisation des enfants en situation de handicap.

    Bon, ne nous racontons pas n’importe quoi, cette loi c’est pas la panacée. Elle n’a malheureusement pas réglé définitivement le problème de l’inclusion de ces élèves à besoins particuliers, elle n’est pas un remède miracle pour tous ces enfants ni pour leurs familles.

    Mais je crois qu’on peut avancer qu’elle légitime un cap, encore fragile, encore délicat, mais un cap, qu’une société essaie de se donner à elle même pour tenter de travailler sur sa capacité à s’occuper de tous ses enfants.

    Je ne vais pas entrer ici dans le détail technique de tout ce que permet cette loi au sein d’un établissement scolaire. D’abord parce que je ne veux pas vous tuer d’ennui et ensuite parce que c’est très important pour moi que vous alliez au bout de cette chronique.

    ZTL ou la prise en compte de tous les lecteurs.

    “Elle est là, à terre, dans un drôle d’état. Sans ressembler à rien, tordue comme la bouche d’un monstre en colère, toute ratatinée façon nez retroussé. Martin sent les larmes lui piquer les yeux.

    Qui a osé ? Que s’est-il bien passé ?”

    Ce que cette loi a changé concrètement pour moi c’est l’accueil de publics qui ne partageaient pas nos prérequis institutionnels de ce que c’est qu’un élève qui vient lire au CDI. Comme pour de nombreux collègues, il a fallu repenser l’accès au livre mais aussi l’accès au texte.

    Les élèves atteints de troubles DYS sont à ce propos très “intéressants”. La plupart des éditions classiques sont un calvaire pour un dyslexique. Motivé ou pas, le livre tel que nous le connaissons tous est un instrument de torture pour un enfant dyslexique :

    Essayez ça pour voir un peu…

    Alors depuis quelques années, quelques éditeurs, de plus en plus nombreux, tentent de développer des collections à l’adresse de ces jeunes lecteurs. Nous les connaissons dans les CDI. Police adaptée, grossissement des caractères, respect des unités de sens dans leur intégralité (en gros : une idée – un paragraphe non coupé) etc. etc.
    Il s’agit là de très heureuses initiatives.

    Mais selon moi, ce que propose ZTL est un peu différent. Et c’est là qu’entre en jeu l’idée de la lecture confortable.

    C’est un basculement du point de vue. Il ne s’agit plus d’adapter un texte pour une poignée de lecteurs mais d’éditer à la destination de tous, une histoire confortable.

    L’idée et la démarche sont particulièrement intéressantes. Ce n’est plus : qu’est-ce que je peux faire de particulier pour toi ? C’est : qu’est-ce que nous avons tous en commun et que nous pourrions déterminer comme un nouveau standard de lecture qui conviendrait au plus grand nombre ?

    Sacrée Trottinette chez ZTL

    Dans Sacrée Trottinette (à partir de 6 ans), nous suivons Martin qui rentre de l’école et se rend compte que sa trottinette est cassée. Martin est tout décidé à accuser Nino, son petit frère. A part lui voler ses jouets préférés et l’amour de ses parents, il ne le trouve pas bon à grand chose…
    Mais quand maman arrive à la maison, Martin se rend compte que rien ne s’est passé comme il l’a imaginé. Tout est à la fois bien plus grave et bien plus heureux.

    Sur la forme, on l’a dit, tout est fait pour rendre du confort au jeune lecteur, quelle que soit sa particularité. Les paragraphes sont aérés, mais ils ne flottent pas ; ancrés à la page par une lettrine bien grasse. La police est accessible à tous, exit donc le Times New Roman et cet horrible Serif tout petit. Les mots sont grossis et les interlignes agrandis. (Ce qui aide bien quand on a six ou sept ans et qu’on utilise son doigt ! Ah ben oui ! ) La cohérence des phrases a fait l’objet d’une attention particulière et les illustrations (en noir et blanc) enrichissent le sous-texte de l’histoire (laissant une chance à celui qui n’aurait pas compris immédiatement le sens de ce qu’il vient de lire, de se rattraper avec l’image, voire même de l’anticiper un peu).

    Sur le fond, et j’ai particulièrement apprécié, le texte est recherché, sans platitudes. Avec même de très jolies trouvailles (la trottinette toute cassée, repliée sur elle-même comme un nez retroussé, c’est pas super ça ?). Le petit lecteur se laissera surprendre par de petits twists tous mimis. Louison Nielman possède une très jolie plume tout à fait adaptée.

    Bref sur l’idée, sur le fond, sur la forme. Tout ça tient drôlement bien la route !

    Chapeau, ZTL et merci de m’avoir permis de découvrir ce titre pour en parler ici !

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : de petites pépites

    Le projet vanility Tome 1 - Marion Salvat -Chikita lit

    Le projet Vanility T.1 par Marion Salvat paru chez le Lys Bleu, 2018

    Je sens qu’il est temps que ce blog prenne un -petit- tournant.

    Non, je ne parle pas du plaid sur lequel je pose les livres…

    Je parle de partir à la découverte. Sortir des sentiers battus. S’éloigner des autoroutes. Prendre des chemins de traverse. Se tailler des passages dans des jungles armée d’un vieux coupe-coupe, d’un peu d’eau et de viande séchée. Dormir à la belle étoile. Terrasser des fauves à mains nues pour mieux hurler à la face de la lune…

    Bon. Je m’emballe. J’avais dit : -petit-.

    Alors voilà, je me suis inscrite sur SimPlement.

    Pour aller très vite, SimPlement c’est une plateforme qui met en relation auteurs indépendants (ou édités chez de “petits” éditeurs) et chroniqueurs. Le principe est très intéressant : c’est permettre à un texte qui ne bénéficie pas de moyens de diffusion ultra-puissants, de rencontrer quand même son lectorat.

    Et moi, toujours curieuse, avide de défrichage, j’explore pour vous. Et après de longues heures d’exploration virtuelle (loin des bestioles et de l’effort physique), j’ai trouvé ma première pépite ! (Attention, je n’ai rien découvert ! Le livre de Marion Salvat avait déjà une petite vie bien remplie derrière lui, il avait déjà fait chavirer des cœurs…)

    Marion Salvat, l’honnêteté en bandoulière

    “Le Centurion pouvait guérir les cancers, Alzheimer et toutes les maladies entraînant une dégénérescence du corps, c’était transcendant. Dès les premières preuves de son efficacité, les injections avaient été massives […] mais c’était sans compter sur la nature qui reprit ses droits de la manière la plus surprenante qui soit.”

    “En 2040, la mise au point d’un traitement nommé Centurion permet de guérir bon nombre de maladies jusque là incurables, mais avec pour effet secondaire l’obtention de capacités hors du commun. Un siècle plus tard, la méfiance entre Porteurs du Centurion et Naturels n’a jamais été aussi forte. Après avoir grandi loin du monde moderne, Maxine, jeune Porteur de 16 ans, déménage à Paris où elle découvre cette société divisée dans laquelle elle devra trouver sa place et, aidée de ses nouveaux amis, résoudre le mystère qui entoure la mort de son père.”

    C’est une dystopie, c’est pour la jeunesse et c’est très réussi. Cela tient pour moi à deux raison principales.

    Sur la forme

    Qui dit dystopie, dit futur plus ou moins lointain, plus ou moins post-apocalyptique. Le futur imaginé par Marion Salvat est très crédible. L’histoire se passe dans un peu plus d’un siècle d’ici, ce qui ne suffit pas à nous transporter dans un monde complètement différent du nôtre. L’autrice l’a bien compris, qui a conservé des marqueurs forts de notre société : éducation collective, villes, transports en commun, lieux de consommation, de distraction… Elle joue plutôt sur les progrès scientifiques et techniques : “vaccins génétiques”, écrans souples ou dématérialisés… Le tout est tenu par une plume d’une grande honnêteté. L’écriture est très sérieuse, construite, rigoureuse, appliquée, concernée par son histoire. C’est ainsi que tout ne “devient pas flou” dans les scènes d’action par exemple, et si la fin s’accélère, elle ne se délite pas !

    Sur le fond

    Finalement, tout ce qu’on attend d’une histoire labellisée jeunesse est là. Une initiation d’abord, Maxine (notez le prénom !), jeune héroïne, va devoir se dépasser à plusieurs niveaux. S’ouvrir aux autres, défier l’autorité maternelle, partir à la recherche de son identité pour tenter de se connaître. Elle est entourée pour cela d’une bande de copains, d’un charmant et mystérieux jeune homme et d’une tante farfelue. Les adultes jouent leur rôle d’adultes, les ados sont des ados, bref, les personnages sont solides et attachants.

    Et puis, et puis, il y a quelque chose de très bien analysé ici : ce sont les rapports sociaux entre les groupes et le besoin de domination. Ici, il n’est plus question de racisme ou de lutte des classes (au sens marxiste). Le clivage sociétal s’est déporté et cristallisé sur le Centurion, sorte de vaccin modifiant le génome humain, jusqu’à lui permettre des choses impossibles pour ceux qui n’en bénéficient pas.

    Il y a, par conséquent, ceux qui sont modifiés, et ceux qui ne le sont pas. Et dans chacune des deux populations il y a des dominants, des dominés, des intégristes, des métissés, des qui ont été “injectés” et des qui sont nés comme ça (et ben oui, ça touche le génome… je vous l’ai dit, c’est intelligent et bien réfléchi…). Et ça, ça permet une chose primordiale à Marion Salvat, ça lui permet de nous livrer un récit qui ne tombe pas dans le manichéisme ni dans la facilité.

    Merci Marion, de ta confiance ! J’ai beaucoup aimé, j’attends le deux.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires qui aident à devenir grand

    Max et les maximonstres - Maurice Sendak - Chikita lit

    Max et les Maximonstres par Maurice Sendak paru à l’école des loisirs, 1973

    Aaaaahhhh ! Enfin ! Enfin !

    Oui, ce titre là, j’en ai parlé depuis le premier jour. Sans mentir, si votre ramage c’est LUI qui m’a donné envie d’ouvrir ce blog. Il est dans mes six livres à emporter sur une île déserte. C’est LE livre qu’il faudrait lire à un enfant s’il n’y en avait qu’un (mon dieu quelle idée horrible) !

    Et pourtant j’ai tourné, j’ai viré, j’ai rôdé comme un cochon malade et je ne vous en ai pas dit plus…

    Mais qu’est-ce qu’elle lui trouve ?

    D’abord il est beau…

    Ah non Chikita ! Pour l’amour, le vrai, tu ne peux pas t’arrêter au physique !

    Oui mais qu’est ce que vous voulez, il me fait perdre la tête… Au point que j’en bafouille, j’en tremble. Bref je fais la maline et je continue à tourner autour du pot, je n’arrive pas à commencer !

    Maurice Sendak, le plus grand pédagogue au monde
    Max et les maximonstres - Maurice Sendak - Chikita lit

    Bon allons-y.

    Max et les Maximonstres c’est l’histoire d’un petit garçon qui fait des bêtises. Trop de bêtises. Alors il est puni par maman. Qui l’envoie dans sa chambre. Et là, une gigantesque forêt envahit la pièce familière pour la transformer en jungle. C’est le début d’une grande aventure au pays des monstres…

    Il y a au moins trois choses qui font de cet album un objet fantastique.

    D’abord, une construction particulière

    19 doubles pages. Sur les premières le texte est à gauche et l’image à droite au milieu de la page. Puis au fur et à mesure que l’on tourne les pages et que l’excitation de Max grandit, l’image envahit la page de droite, déborde sur celle de gauche, et finit par “écraser” le texte en ne lui laissant qu’un bandeau de plus en plus fin en bas de la double page (3 lignes / 2 lignes / 1 ligne). Au sommet de l’excitation, pendant la fête “épouvantable” que Max et les monstres organisent, le texte disparaît au profit de l’image (3 doubles pages).

    Puis Max décrète que ça suffit. Le bandeau revient, de plus en plus large, avec un texte de plus en plus fourni (3 lignes / 4 lignes ). Et finalement le texte finit par avoir le dessus total sur l’image en deux doubles pages. (Bien plus vite donc que quand il avait disparu.) Sur la dernière double page il n’y a que deux mots entre tirets ” – tout chaud- ” et plus aucune illustration.

    Cette construction narrative n’est pas gratuite. C’est la bataille que mène Max contre ses monstres.

    Une symbolique forte

    Le texte ici, c’est la raison. L’image, la pulsion enfantine. Une pulsion sauvage (le titre original, tellement beau, y fait d’ailleurs allusion : Where the Wild Things Are), incontrôlable. Qui pousse nos tout petits à courir partout, à crier, à tempêter, à hurler, à désobéir. Toutes ces choses normales tant qu’un cerveau humain est immature. D’ailleurs tout le monde le sait : l’âge de raison c’est 7 ans. Quand on comprend le bien, le mal et la conséquence de ses actes. Avant ça, l’enfance, c’est le Far West.

    Et bien l’histoire de Maurice Sendak, c’est exactement ça. En direct et pour toujours. C’est ce moment-là, précisément, qui est fixé sur le papier, quand un jeune enfant, encore innocent mais déjà sauvage (disons un loup blanc 😉 ) fait cet effort pour la première fois. Quand tout seul, sans l’aide d’un adulte, pour la première fois, il se dit stop. Quand pour la toute première fois, il se raisonne, se calme. Et qu’il fait un pas vers la société des Hommes. Et ce premier pas (si grand pour lui, si petit pour nous), nous l’avons tous fait.

    Il résulte d’un choix. D’un renoncement. C’est renoncer à la toute-puissance (les Maximonstres ont reconnu Max comme leur roi, rappelons-le) pour grandir enfin et sortir du territoire furieux de la petite enfance.

    Je crois honnêtement que personne d’autre que Maurice Sendak n’a su capter ce moment aussi justement dans un album jeunesse.

    Un texte magnifique

    Et puis bien sûr, Max et les Maximonstres ne serait pas ce qu’il est sans cette écriture. Au plus près des enfants, avec une économie de mots, et une telle justesse dans le sentiment enfantin, Maurice Sendak leur parle de ce qu’ils sont. De ce qu’est la petite enfance, ce temps où il est normal de manger sa mère, littéralement (avant de se tourner vers un autre type de nourriture). Où il est normal qu’un voyage prenne quelques heures et quelques années en même temps et où la terreur, l’épouvante et les monstres côtoient les joies, les bonheurs et les mamans aimantes.

    Le meilleur, je vous dis.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires de famille follement romanesques

    Anne-Laure Bondoux - L'aube sera grandiose - Chikita lit

    L’aube sera grandiose par Anne-Laure Bondoux paru chez Gallimard Jeunesse, 2017

    En matière d’histoire, il y a deux choses que j’ai longtemps eues en horreur.

    Le récit enchâssé en prems. Les histoires de familles séparées en deuze.

    Et ça remonte à très loin. Je crois qu’on pourrait dire que ça remonte à l’enfance. Je me rappelle, petite, avoir jeté, avec des larmes de dépit et la rage au ventre, le Thorgal qu’on venait de m’acheter à Mammouth (hum hum… oui…) parce qu’il galérait depuis trois épisodes à retrouver Aaricia qui l’attendait en assistant à des fêtes décadentes à Brek Zarith.

    Ça me bouffait quoi. La séparation des gens qui s’aiment, je supportais pas.

    Pareil pour les histoires où, tout à coup, un des personnages se mettait à divaguer bien 150 pages sur un récit qui n’avait rien à voir avec l’intrigue de départ. J’avais l’impression d’une trahison. Je ne voulais pas de cette nouvelle histoire, de ces nouveaux personnages, jusqu’à ce que je comprenne en grandissant que la situation initiale n’avait pas d’autre raison d’être que de mettre en valeur cette deuxième histoire.

    Je vous laisse imaginer ce que donnent Les mille et une nuits quand on ne lit que les passages où apparaît Sherazade… Voilà…

    C’est comme ça que je les connais.

    Bon. Ça m’a passé.

    Et heureusement d’ailleurs, parce que sinon, je serais passée à côté du dernier roman d’Anne-Laure Bondoux. Et ça aurait été terrible !

    Anne-Laure Bondoux, maîtresse du temps

    “Titania Karelman se tourne vers sa fille. Elle la trouve grande et belle. Non, pas belle : magnifique. Magnifique et émouvante.
    – Il va falloir que je te raconte une histoire, dit-elle.
    – Ce ne sera pas la première, lui fait remarquer Nine.
    – C’est une histoire assez longue, l’avertit Titania.
    – Maintenant qu’on est là, je suppose qu’on a tout notre temps ?”

    “Ce soir, Nine devait aller à la fête de son lycée. Mais Titania, sa mère, en décide autrement. Elle embarque Nine vers une destination inconnue, loin, jusqu’à une cabane isolée au bord d’un lac. Il est temps pour elle de raconter à sa fille un passé qu’elle lui a soigneusement caché jusqu’à maintenant. Commence alors une nuit entière de révélations. Flash-back, souvenirs souvent drôles, parfois tragiques, récits en eaux troubles, personnages flamboyants… Nine découvre un incroyable roman familial. Et quand l’aube se lèvera sur le lac, plus rien ne sera comme avant.”

    Bon vous avez compris, question récit enchâssé et séparations on sera servis !

    Mais mon dieu que c’est chouette ! Unité de temps, unité de lieu, unité de péril. Huis-clos, je dirais même pour le récit principal. Et course contre la montre. Parce qu’il faudra que Titania finisse absolument son récit avant huit heures le lendemain matin. Et le long de cette trame savamment élaborée, viennent se greffer comme des flammes vives les souvenirs de Titania (toute une époque, fabuleuse nostalgie). De plus en plus brefs, de plus en plus rapides.

    La narration est parfaitement maîtrisée, c’est impeccable, à la fois très académique et très moderne. Anne-Laure Bondoux possède totalement son art.

    De beaux personnages, nuancés, pas toujours aimables mais vivants et libres, puissance mille.

    A dévorer dans l’urgence.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires sur qui on veut être…

    Tomi Ungerer - les trois brigands - chikita lit

    Les trois brigands par Tomi Ungerer paru à l’école des loisirs, 1968

    Il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup c’est le droit à l’oubli. Le droit de connaître une succession de petites vies à l’intérieur de la grande. De changer. Le droit à l’identité temporaire. Je veux pouvoir être et avoir été.

    Et pourquoi pas être plusieurs choses à la fois, et même des choses contradictoires. Tout ça est très lisible dans mon parcours, j’ai une formation initiale très pluridisciplinaire. J’ai déménagé huit fois. En neuf ans de carrière à l’Education Nationale j’ai connu douze établissements scolaires (mais ça je l’ai pas fait exprès… même que je m’en serais bien passé…). Sans compter cette histoire de métissage, mais j’en ai déjà parlé.

    Bref je suis plein de moi différents, comme beaucoup de monde sans doute. Comme Tomi Ungerer c’est sûr (attention formulation très certainement maladroite, je ne suis PAS en train de me comparer à Tomi Ungerer. Nope. Rassurez-vous.)

    Tomi Ungerer, qui est décédé le mois dernier, était né en Alsace, en 1931. Vous voyez pourquoi je parle de plusieurs identités… Allemand, Français, Alsacien, Tomi Ungerer a passé sa jeunesse à changer d’identité, de langue et même de prénom.

    Tomi Ungerer, en quête du soi
    Tomi Ungerer - les trois brigands - Chikita lit

    Cette question de l’identité, on la retrouve au centre de sa plus grande histoire. Celle des trois brigands. Et de Tiffany.

    Les trois brigands, ce sont de vrais méchants. Des qui vous foutent une trouille bleue. Chaque nuit, et suivant une technique bien rodée, ils arrêtent les voitures à cheval et détroussent les voyageurs. Noirs desseins, hache rouge, ils vous glacent le sang… Jusqu’à ce qu’ils tombent sur Tiffany. Petite orpheline qui doit se rendre chez une vieille tante.

    Tiffany avec l’innocence de l’enfance, les adopte sur le champ. Obéissant à l’injonction enfantine (parce qu’on ne peut pas faire autrement), ils se transforment en gentils papas et la ramènent avec eux. Dans leur repaire, Tiffany leur demande ce qu’ils vont faire de tout l’or qu’ils entassent depuis des années. Ils ne l’ont jamais touché puisque bien mal acquis ne profite jamais.

    Ensemble ils en feront des merveilles.

    Droit à l’innocence, droit au changement, droit à l’amour et à la sécurité.

    Pas étonnant que ce livre soit devenu en cinquante ans un livre culte de l’enfance.

    A lire et à relire.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des documentaires magiques pour les petits (et les moins petits…)

    humanissime - Carnovsky - rachel Williams- chikita lit

    humanissime par Carnovsky et Rachel Williams paru chez Milan, 2017

    Très vite, (ou moins vite hein, on fait un peu comme on veut en fait…) l’enfant s’interroge. Et pourquoi, et pourquoi, et pourquoi… Nous laissant de temps en temps complètement désemparés. Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Combien d’os dans le squelette ? Hein ? Quoi ? Je sais pas ? Moi, je ne sais pas ? Mais si je sais ! Ah ! Bien sûr que je sais ! Mais là, j’ai autre chose à faire ! Non mais… Et puis est-ce que tu as rangé ta chambre d’abord ?

    Là, deux choses. La première : bravo, vous avez bien réagi (un peu piqué au vif, certes…) ! Vous avez temporisé dans un premier temps et détourné son attention dans un second temps, on ne vous la fait pas, vous êtes plus rusé qu’un vieux sioux… La seconde : et maintenant, il vous faut répondre…

    Chez nous, tout à commencé par une clavicule cassée…

    Le lendemain de notre visite aux urgences, tout à fait fébrile et en même temps complètement décidée à rassurer mon grand (ou moi-même), nous voilà partis chez notre libraire préféré (après inspection de cette chambre : fais voir un peu, mmm, oui ça ira…). Là, direction le rayon des documentaires. Je sais qu’il existe un tas de petits trucs sympa sur le corps humain, et je me mets en quête de la perle rare. Mais c’est le grand, attiré par les formats incongrus et les couleurs vives qui me montre celui-là.

    Humanissime, feu d’artifice !
    himanissime - carnovsky - Rachel Williams - Chikita lit

    On l’ouvre ensemble, et là… Coup de coeur !

    Entendons-nous bien, le sujet est quand même délicat… Se connaître oui, se traumatiser, non. Dans les documentaires plus conventionnels sur le corps humain, il y a toujours quelques écorchés sur une ou deux doubles pages. Des squelettes pas toujours tip-top à regarder… Et là, le grand est alors en grande section de maternelle. Donc, je me méfie.

    Mais rien de tout ça ici. Le duo Carnovsky (Francesco Rugi et Silvia Quintanilla) aux manettes de l’illustration, propose quelque chose de magnifique. Les textes de Rachel Williams, très clairs, sont extrêmement bien adaptés aux plus jeunes.

    Chaque chapitre porte sur une partie du corps et se divise en trois sous-chapitres : présentation de la partie du corps, salle de radiologie et salle d’anatomie.

    Tout le génie d’humanissime, se résume à des filtres colorés à passer sur les illustrations et qui discriminent une chose en particulier à observer : le squelette avec le filtre rouge, les os avec le vert, les organes avec le violet.

    -“Maman c’est beau, non ?”

    Oh que oui c’est beau. Ces crânes, ces organes, ces cavités, ces tendons. C’est beau.

    C’est un corps humain.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires qui ne prennent pas les enfants pour des poulets

    Cuvellier-Badel Emile se déguise - Chikita lit

    Emile se déguise par Vincent Cuvellier et Ronan Badel paru chez Gallimard Jeunesse, 2013

    Alors, voilà…. Tous les soirs (qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige), depuis qu’il a deux ans à peu près, je lis une histoire à mon grand.

    Souvent on trouve ça sympa. Des fois, on se dit qu’on a pas tout compris. Beaucoup plus rarement, c’est si bizarrement écrit que je n’arrive pas à lire à voix haute ; le texte n’est pas équilibré ou ne donne pas bien à l’oral. Ces soirs là, on baille et je lis tellement mal que ça énerve le grand.

    Et cette fois là : on a tellement rit qu’on en est tombés du lit. Un fou rire mémorable. Un de ces moments qu’il ne faut pas rater quand on est jeune parent, parce qu’il lance le meilleur de la relation à venir.

    Emile, ou le meilleur de l’idée fixe enfantine par Vincent Cuvellier et Ronan Badel
    Emile se déguise Chikita lit

    Emile est un petit héros récurrent de la collection Giboulées chez Gallimard, voilà ce qu’en dit l’éditeur :

    “Émile est un enfant comme les autres. Presque comme les autres. La différence ? Quand Émile veut quelque chose, c’est comme ça et pas autrement! Car Émile, n’est pas têtu : il est très, très, très têtu. Et il n’a peur de rien pour satisfaire ses lubies. Etre invisible ? Avoir une chauve-souris ? Avoir un plâtre ? Et pourquoi pas ? Drôle, tendre, obstiné, ce garnement a tout pour plaire !”

    Et l’on apprendra qu’ici, Emile ne veut participer au carnaval qu’à condition de se déguiser en son voisin. Monsieur Ferber. Un inconnu pour tous, y compris pour sa mère (ou son père, ou tout autre référent parental, il n’y a pas vraiment de précisions sur cette voix de la sagesse) dont les propos sont rapportés entre guillemets et en italique.

    La lecture est ultra aisée, chaque double page fonctionne comme une petite unité de sens. Le texte et l’image se complètent et s’enrichissent mutuellement. L’enfant non lecteur peut “lire” l’image et rajouter du sens à la lecture de l’adulte. En effet, elle-ci apporte de nombreux compléments non verbaux au texte. Un grand vent d’intelligence souffle sur tout ça et donne une impression de grande fluidité dans l’histoire de Vincent Cuvellier et Ronan Badel, dans le récit, dans la narration, dans l’humour.

    Ronan Badel a un trait impayable, et l’expression blasée-butée d’Emile fait mouche à tous les coups.

    Bref, c’est fin, c’est ultra-drôle et c’est écrit pour être lu à voix haute. Au grand et à moi, il ne nous tarde plus qu’une chose, c’est de pouvoir en rire avec le petit !

    Moderne et intelligent !

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des mythes modernes

     Orphée - David Almond- Chikita lit

    La chanson d’Orphée par David Almond paru chez Gallimard Jeunesse, 2017

    Il y a un truc que j’aime vraiment, mais alors vraiment bien, c’est la mythologie.

    Oui, oui, je vous entends de là : roh, oui bon…

    Hé ben moi je dis, non pas “bon” ! Ces histoires là, elles nous ont fondé, nous sociétés occidentales, au même titre que le monothéisme, le communisme ou le capitalisme. Je vous préviens, je vais m’enflammer, parce que j’aime vraiment ça…

    Cette façon de faire cohabiter l’horreur et la civilisation, de tenter de discipliner l’humanité, de lui donner une origine, des héros. De faire avec sa nature violente en même temps que ses plus hautes aspirations. Ces mythes dont on accepte qu’ils aient plusieurs versions, parce qu’ils sont là pour ça, moi je les adore. Sauf peut être le coup des Argonautes, ce côté dream team artificiel, tous ces hommes sur ce bateau… ultra-testostéronés… ça fait fake…

    Bref je m’égare. Mais la mythologie ça, oui ! Et le mieux du mieux, c’est quand un mythe (beau à vous faire pleurer l’âme) est réadapté. Mais attention, il faut que ce soit bien fait !

    Et bien ici, c’est formidable !

    Une fantastique transposition moderne du mythe d’Orphée

    “Je suis celle qui reste. Je suis celle qui doit raconter. Je les ai connus tous les deux, je sais comment ils ont vécu et comment ils sont morts.”

    Claire, la narratrice, est une jeune fille de dix-sept ans, lycéenne. Elle a une meilleure amie, Ella Grey. Le reste est pure poésie. Claire sort avec des amis. Ella ne peut l’accompagner, elle est punie par ses parents. Claire rencontre Orphée, jeune vagabond musicien, Orphée chante dans le téléphone de Claire pour qu’Ella puisse entendre sa mélodie. Ella tombe amoureuse.

    Un amour adolescent, aussi fort que celui des adultes, aussi fou que celui des enfants. Ella et Orphée se marient sur une plage anglaise, en pleine nature. Un serpent pique Ella-Eurydice et la tue.

    Le reste vous connaissez non ? Dans le mythe originel, Orphée resté seul, erre à la recherche de sa bien-aimée. Sa musique, plus triste que jamais, fait pleurer la terre entière. Puis il décide de descendre aux enfers réclamer Eurydice à Hadès et Perséphone, les maîtres des lieux. Il réussit à les envouter avec sa lyre si bien qu’en récompense, ceux-ci lui permettent de remonter à la surface de la terre avec son amoureuse. Mais à la condition qu’il marche devant elle et ne se retourne à aucun moment sur le chemin de la sortie.

    Tout est tellement beau ici, de l’évocation de la nature, de ces longues plages du nord, battues par les vents à la description si juste du pouvoir d’envoutement d’Orphée. Un récit onirique (et j’adore ça), un moment hors du temps, une histoire à classer avec toutes ces histoires adolescentes du bord de l’eau (Lullaby, Ava, Pauline…) où l’on naît à soi même et l’on renaît aux autres…

    Terrible !

    Chikita