• Fantastique

    Chikita lit : des romans gothiques du 21e siècle

    Vert de Lierre - Louise Le Bars - Chikita lit

    Vert-de-Lierre par Louise Le Bars paru chez Noir d’Absinthe, 2019

    Autant vous annoncer la couleur tout de suite : là, j’avais rendez vous en terre inconnue.
    Dans mon fauteuil, The Sunshine dans les oreilles, la boule au ventre, je me dis allez Chikita, tu peux quitter les plaines fertiles de la littérature jeunesse, des sciences humaines et de la BD…

    Lance toi dans la jungle du fantastique.

    C’est comme ça, si si, à peu près dans cet état d’esprit-là, que je me suis lancée dans cette lecture. Avec un grand sentiment d’incompétence, mais beaucoup de curiosité.

    J’ai lu les trois premiers chapitres d’un trait.

    Et là deux choses :

    La première : Ok, là c’est du lourd. Pour moi qui n’y connais rien, on est à la source du fantastique. C’est quasi un roman gothique.

    La seconde (et qui découle très largement de la première) : Chikita, t’es plus dans le game. Tout ça te dépasse très largement, tu n’y connais rien en roman gothique. Et ce bouquin mérite une connaisseuse. Il mérite qu’on ne dise pas du plat à son propos. Il mérite une critique pointue, qui lui rende toute sa portée, toute sa taille.

    Voilà ce que je me suis dit après trois chapitres.

    Et puis j’ai continué.

    Louise Le Bars, l’intuition du féminin

    “L’eau qui me caressait la peau semblait me souffler un message d’apaisement, à l’exemple du crépuscule qui se couchait sur mes journées solitaires, nimbant de sa lumière douce mon visage et mes cheveux. J’appréciais avec encore plus de plénitude cet antre boisé serti d’enchantements ignorés. Je faisais mien cet écrin de verdure qui m’offrait l’asile. […] Le calme m’habitait encore, telle une ouate cotonneuse emplissant mon corps, comme si ce dernier était plongé sous l’eau et flottait, oublieux du monde par-delà l’onde. Le printemps me montrait sa beauté festonné de fraîcheur fleurie, telle une coquette en dentelles.”


    J’ai continué parce que ce roman m’a prise par le cœur.

    Avant d’aller plus loin, de quoi s’agit-il ?

    Vert-de-Lierre c’est l’histoire d’un écrivain de polars à succès, Olivier Moreau, en panne d’inspiration. Son éditeur le bouscule un peu pour qu’il sorte son prochain best-seller. Mais Olivier Moreau a d’autres choses en tête. D’abord retourner dans le village de sa grand-mère qui vient de mourir pour vider sa maison. Et puis, une fois là, partir sur les traces d’un vieux conte local que les gens aiment à raconter à leurs enfants pour leur faire peur… L’histoire du Vert-de-Lierre, vieux vampire végétal dont la première victime hanterait le château du coin. Olivier, en remontant le fil du conte, à la manière d’un enquêteur sera amené à rencontrer deux femmes, une vieille anglaise, qui vit en ermite dans une des plus belles demeures du village, et sa nièce en visite.

    Voilà, voilà, je n’en dis pas plus.

    Revenons au cœur, pourquoi par le cœur ? D’abord parce que contrairement à ce que pourrait laisser penser le choix du héros, c’est une histoire de femmes.

    Une VRAIE histoire de femmes, où la nature et le féminin sont très intimement liés. Oui parce que, dans la très vieille (et très largement dépassée par les avancées scientifiques) opposition nature / culture, les hommes (à commencer par les grecs anciens, toujours open pour un peu de misogynie) les hommes, disais-je, se sont souvent placés du côté de la culture en nous laissant la nature. Nous, les femmes, pauvres mammifères saignants et allaitants (oh ne dis pas ça c’est sale…).

    Voilà, voilà, et nous, ben on a dû faire avec ! Et cette spécificité féminine, ce stigmate inconscient, est ici brillamment exploité par Louise Le Bars, qui, décrivant son héroïne, décrit chacune d’entre nous dans ce qu’elle a de plus primitif et sauvage. Et loin d’en faire une tare, elle nous offre de vrais moments de beauté où ses héroïnes, livrées à elles-mêmes dans de sombres forêts, s’y sentent mieux que dans le monde, redécouvrant qu’elles n’ont pas peur. Ni des bois, ni des créatures sauvages.

    Une plume aiguisée

    Ensuite, parce que c’est une histoire intelligente, complexe. Avec plusieurs grilles de lectures, plusieurs niveaux d’entrée, du récit enchâssé, de la mise en abyme, des univers différents, des contextes changeants. Et tout ça est très bien réussi. Pour la simple raison que l’autrice fait faire à peu près tout ce qu’elle veut à sa plume. Chaque personnage possède un style narratif différent. Les platitudes d’Olivier Moreau se heurtent à de hauts degrés de symbolisme chez Rose. Quand celui-ci nous dit qu’il se sent inférieur, nous le constatons effectivement. Il y a ainsi tout un jeu très fin entre les différentes psychés des personnages sans qu’il soit besoin d’avoir recours à une polyphonie narrative qui n’aurait pas trouvé sa place ici.

    C’est de grand talent. Ce n’est pas gratuitement mystico-mystérieux. C’est intelligent et suffisamment “bref”, pour ne pas délayer inutilement la puissance du récit. La fin est un peu prévisible, mais ce n’est pas la fin qui compte à l’arrivée. D’autant que, comme toutes les histoires fortes, il existe ici un effet de blast dont je pense qu’il risque d’être long….

    Je ne suis pas connaisseuse, donc, mais j’ai beaucoup aimé, merci à Louise Le Bars et à Dorian Lake de m’avoir incitée à ce pas sur le côté !

    Chikita