• Essai

    Chikita lit : des choses importantes.

    Silvia Federici - Caliban et la Sorcière - Chikita lit

    Caliban et la Sorcière : Femmes, corps et accumulation primitive par Silvia Federici paru chez Entremonde, 2014

    Qu’est-ce que c’est vraiment d’être une femme de nos jours ? Qu’est-ce que c’est vraiment d’être une femme tout court ?

    Est-ce que c’est quelque chose de particulier d’ailleurs ? Est-ce que ça implique des trucs ? Est-on obligée d’être féministe quand on est une femme ? Qu’est-ce qu’on veut pour nos filles ?

    Jusqu’ici, pour tout vous dire, moi je croyais dur comme fer en Françoise Héritier. Je croyais que la différence avec les hommes était un construit social. Un acquis. Un résultat.

    Je le crois toujours d’ailleurs mais il y a un truc que Silvia Federici vient de m’apprendre. Non, en fait Silvia Federici vient de m’apprendre 400 pages de trucs. Mais de ces 400 pages je retiens que l’histoire qu’on nous enseigne à l’école c’est celle des hommes.

    Qu’on le veuille ou non, on est différents parce que ça fait longtemps que nos chemins ont divergé. Que notre histoire n’est pas totalement la même. Que nous ne reconnaissons pas beaucoup de figures féminines dans l’Histoire, parce que nous n’avons pas tout à fait vécu la même…

    Mais je m’exprime mal, et ces choses sont compliquées, il faut laisser Silvia Federici expliquer ça.

    Silvia Federici ou l’histoire de l’éviction capitaliste de la femme

    Caliban et la sorcière de Silvia Federici est issu d’une longue recherche sur la place des femmes dans la transition entre féodalisme et capitalisme.
    L’autrice part du principe que les hiérarchies sexuelles sont toujours au service d’un projet de domination. Aussi, l’idée post moderne selon laquelle “la culture occidentale” aurait une prédisposition à comprendre le genre par oppositions binaires doit être questionnée. Nos catégories actuelles seraient issues d’une lente construction historique. L’émergence du capitalisme n’a pu se faire que concomitamment à une division sexuée du travail confinant les femmes au travail reproductif (et à la reproduction de la main d’œuvre notamment). Silvia Federici revendique une approche marxiste, féministe et foucaldienne de ce passage de l’histoire européenne. Elle s’intéresse tout particulièrement à la période, très peu étudiée de la chasse aux sorcières.

    En six chapitres d’une incroyable densité, elle revient sur l’époque médiévale où les différences entre hommes et femmes sont encore peu visibles. Puis, sur l’introduction des premiers salaires au XIIIe siècle, qui amène avec elle une première phase de prolétarisation des paysans.

    Elle traite également des premières révoltes paysannes, les mouvements hérétiques notamment, où les femmes ont une place à part, sans équivalent selon elle, avec le reste de la période médiévale. Elles y développent de grandes habiletés notamment dans le contrôle des naissances.

    Siliva Federci aborde ensuite la grande famine suivie de la peste noire du XIIIe, qui auront pour conséquences une grosse chute démographique et une crise du travail, liée à la pénurie de main d’œuvre, et qui occasionnent alors de longues rebellions paysannes contre le joug féodal.

    Elle en vient alors à la contre-révolution menée par les autorités politiques qui aura pour objectif principal de canaliser les violences des hommes, les jeunes en particulier. Une des mesures de cette contre-révolution consistera à décriminaliser le viol pour “canaliser” les comportements de ces jeunes hommes. Pour Silvia Federici, c’est le début de la grande entreprise d’avilissement des femmes. Celle ci s’accompagnera notamment de l’institutionnalisation de la prostitution et des bordels pour les jeunes victimes, en nombre incalculable.

    La fin du Moyen Age et le début de la Renaissance connaissent une nouvelle offensive de la classe dominante européenne basée sur la force et l’enclosure (un moyen de spolier les terres paysannes, ne les laissant “propriétaires” plus que de leurs femmes) créant ainsi une nouvelle vague de précarisation des individus et le concept du travailleur “libre”. Extrêmement paupérisé en réalité. De nouvelles révoltes s’ensuivent qui seront réprimées par la mise en place des “sciences statistiques” cherchant à contrôler mieux ces classes dangereuses. Phénomène qui s’accompagne de l’incroyable chasse aux sorcières que connaît l’Europe aux XVIe et XVIIe siècles. Entreprise violente de répression totale de la femme. Des milliers de torturées, de brûlées vives sous des motifs ubuesques et qui ont arraché aux femmes leurs dernières connaissances en matière de gestion de la natalité. Amenant ainsi l’idée triomphante de la féminité soumise et domestique.

    Je ne peux pas faire mieux ici, et c’était déjà bien trop long…

    L’ouvrage est extrêmement bien documenté (la bibliographie pourrait être éditée à part…), il est très érudit, il est édifiant.

    Il est malheureusement aussi très clair sur l’origine des comportements, valeurs et destins féminins actuels. Comme une longue histoire de répression, peut être la plus violente que l’humanité ait connue, et qui ne laisse derrière elle que des femmes inhibées et ayant incorporé jusqu’à la lie, l’idée de leur infériorité.

    Chikita

  • Essai

    Chikita lit : des femmes savantes

    Lab girl - Hope Jahren - Chikita lit

    Lab Girl par Hope Jahren paru chez Quanto, 2019

    Il y a des gens qui échappent à toute catégorie.

    Ceux-là ont en général beaucoup de mal à s’insérer sereinement dans la société. Trop de facettes, trop de complexité. Ils donnent l’impression que tout le travail d’apprivoisement qui existe nécessairement quand deux êtres se rencontrent, est toujours à refaire. Jamais acquis, ils demandent des efforts colossaux aux autres. De patience, de persistance… Ils se moquent des conventions et de ce qu’il faut être ou ce qu’il faut dire.

    Bref ils sont ingérables. Et bien souvent personne ne s’essaie trop longtemps à les gérer.

    C’est exactement le sentiment que m’a donné Hope Jahren à la lecture de son ouvrage.

    Hope Jahren, chaos originel

    “Lorsque je quittais le labo pour une conférence ou un séminaire, c’était les e-mails déjantés de Bill qui m’aidaient à me raccrocher à ce que j’aimais dans mon métier, en particulier lorsque je me retrouvais coincée au milieu de dizaines d’hommes d’âge moyen au teint blafard et qui me regardaient comme un chien galeux qui se serait introduit par une fenêtre du sous-sol. Il y a un endroit quelque part où je fais partie du groupe, me répétais-je, tandis que je me tenais seule dans mon coin, mon assiette de buffet à la main dans la salle de réception d’un hôtel Mariott, exclue des cercles où l’on se tape dans le dos en se racontant le bon vieux temps où l’on construisait les spectomètres de masse soi-même.

    Hope Jahren est une géobiologiste américaine, à la tête de son propre labo, elle est professeure à l’université d’Hawaï.

    Ce qu’elle nous livre ici est un peu inclassable, autobiographie, témoignage, essai… L’éditeur en dit que “Lab Girl est une multitude. Il est le témoignage autobiographique, intime et passionné d’une femme qui s’est battue pour devenir ce qu’elle est, et parvenir à s’imposer dans un milieu dominé par les hommes. Il est une célébration du génie végétal, du sol et de la nature qui changera à jamais votre façon de voir le monde. Il est enfin le portrait sensible et émouvant d’une amitié indéfectible.”

    Cette multitude donc, est construite en trois parties : “racines et feuille” ; “bois et noeuds” ; “fleurs et fruits”. Accompagnées d’un prologue et d’un épilogue.

    Trois parties comme autant de phases de croissance d’une plante, apprend-on petit à petit à la lecture de Lab Girl. A l’intérieur d’une graine, chaque plante à l’état “placentaire” comporte une racine et deux cotylédons. Une racine pour s’ancrer, la première de ses tâches au moment “d’éclore”, et deux proto-feuilles, pour commencer la photosynthèse, commencer à grandir. Une fois prête, et si les conditions sont réunies, la jeune plante commence à pousser. Elle fait du bois et des branches qui tomberont souvent sous les assauts de son environnement. Mais qu’à cela ne tienne, elle se renforcera, formera des nœuds, et continuera sa croissance jusqu’au jour, où, enfin au soleil, enfin forte, elle fleurira pour la première fois et produira ses premiers fruits.

    Une vie comme une métaphore végétale

    C’est comme cela que j’interprète (et je crois que c’est une lecture possible) les trois parties du témoignage de Hope Jahren. De son enfance auprès de parents trop silencieux, trop peu démonstratifs, mais qui lui ont donné le goût des sciences et de l’effort, à ses débuts de chercheuse.

    Où Hope Jahren se décrit elle-même comme très à la marge du monde scientifique académique. Peu intéressée par les parcours typiques, les allégeances, les querelles de chapelles, tout ce qui la motive c’est l’amitié indéfectible de Bill, collègue à la personnalité aussi tout aussi complexe que la sienne, et l’idée fixe depuis toujours de monter son propre labo, quitte à griller les étapes de la vie d’un chercheur. Puis, à force d’échecs, de remédiations, d’acharnement, de travail (en quantité astronomique) et d’intelligence (en quantité tout aussi astronomique à mon avis), de labos foireux en labos foireux, de situations précaires en catastrophes, Hope Jahren réussit à s’imposer, à faire sa place.

    Lab Girl c’est l’histoire d’une vie, aussi complexe et incertaine que celle d’une graine. Et c’est l’histoire d’une réussite personnelle. C’est très chouette. C’est très drôle, vraiment, parfois complètement loufoque mais brillant tout du long.

    J’ai vraiment beaucoup aimé.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires de filles

    King Kong théorie - Virginie Despentes - Chikita lit

    King Kong Théorie par Virginie Despentes paru chez Grasset, 2006

    Bon, nous voilà arrivés au point où il nous faut nécessairement parler des choses importantes. Pour être sûrs qu’on ne part pas sur un malentendu.

    Je suis du côté des enfants. Pour tout le temps que j’aurai à vivre, je serai du côté des enfants (mais on aura le temps d’y revenir). Et puis, je suis aussi du côté des femmes. Droits collectifs et libertés individuelles y compris.

    Je suis du côté de tout ce qui concerne l’émancipation féminine.

    Les blagues sur les blondes ne me font pas rire, Catherine et Liliane ne me font pas rire.

    Etre une femme n’est pas un ressort comique. Ce n’est ni ridicule, ni dérangeant, ni absurde, ni obscène. Ce qui est ridicule, dérangeant, absurde ou obscène, c’est la position sociale dans laquelle elles sont maintenues et parfois se maintiennent elles-mêmes. C’est le peu de modèles ou de référents qu’elles s’offrent à elle-mêmes.

    C’est cette façon d’incarner l’idée du second rôle.

    Nous ne faisons pas jeu égal. Pas en dehors d’une petite minorité. C’est un constat, pas un jugement.

    Virgine Despentes, phare dans la nuit

    “Le fantasme du viol […] est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c’est à dire de la supériorité de l’autre, autant qu’à jouir contre leur gré […]. Il y a une prédisposition féminine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d’un système culturel précis, et elle n’est pas sans implications dérangeantes dans l’exercice que nous pouvons faire de nos indépendances.”

    King Kong théorie est globalement construit autour de trois questions : viol, prostitution, pornographie et rien n’est laissé de côté. Tout est considéré méthodiquement par l’autrice avec distance et emphase en même temps. Y compris son propre viol, à dix-sept ans, en faisant du stop avec une amie. Et oui, parce que tout est là. Le viol c’est la grande peur de la femme. Son angoisse intime. Quelle que soit la femme en question. D’où que nous venions. Voilà l’outil de la domination masculine.

    Que faire ?

    Virginie Despentes a sa propre réponse : en finir, changer le monde, oser la révolution. Oser marcher sur de nouveaux chemins. Hommes et femmes, ensemble.

    Ou a défaut, tant que ce grand soir se fait attendre, regarder la réalité de cette société bien en face et être au clair avec les choses comme elles sont et ce qu’on risque en tant que femme à vouloir persister dans des archétypes culturels qui maintiennent forcément en état de soumission.

    Alors la voilà qui tente le tout pour le tout et se débarrasse de tous les oripeaux du féminin. Une femme, même considérée comme vieille, grosse ou laide risque le viol tant qu’elle reste une femme. Il faut devenir autre chose. Jouer avec le genre, même avec de vieilles étiquettes (Virginie Despentes explique à qui veut l’entendre qu’elle se sent moins concernée par la féminité depuis qu’elle est devenue lesbienne à 35 ans).

    Ce qui est formidable avec Virginie Despentes, c’est l’énergie qu’elle met à sortir des sentiers battus, à penser les choses que les autres se refusent à penser, à se salir les mains pour être sûre de pouvoir offrir une voie de secours, une piste parallèle, à celle qui en aurait besoin.

    Malgré toute l’outrance du personnage, sa démarche est capitale.

    Chikita