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    Chikita lit : des œuvres dantesques

    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Moi, ce que j’aime, c’est les Monstres : Livre Premier par Emil Ferris paru chez Monsieur Toussaint Louverture, 2018

    Qu’est-ce qu’un monstre ? Qu’est-ce que la normalité ? Et qu’est-ce que le bien ? Et le mal ?

    Je crois honnêtement que les réponses à ces questions universelles ont beaucoup varié dans le temps. (A part l’inceste, la variété des comportements humains a plus ou moins tout autorisé et tout interdit à un moment ou à un autre.) Définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas nous occupe depuis la nuit des temps. C’est la fonction même d’une société. Assurer le vivre ensemble tout en régulant les comportements individuels.

    Mais je crois aussi (à titre tout à fait personnel) que le XXe siècle nous a mis K.-O. sur ces questions. A nous, sociétés occidentales. Les deux guerres d’abord. Et puis l’Holocauste. Loin de moi l’idée d’établir une quelconque hiérarchie puante dans l’horreur, mais l’Holocauste nous hante encore.

    Comment un peuple voisin, si semblable au notre a pu tomber à ce point dans l’horreur et massacrer des gens, en toute rationalité et avec l’aide de toutes les intelligences logistiques d’échelle du moment, pour leur religion, leur orientation sexuelle, leurs capacités cognitives…

    Depuis, la vieille Europe le sait. Le monstre, le méchant, ce n’est plus le diable. C’est potentiellement chacun d’entre nous. Absolument chacun.

    Emil Ferris, artiste cathartique
    Emil Ferris - Monstres - Chikita lit

    Emil Ferris est née en 1962 à Chicago.

    Tout est absolument incroyable dans son histoire. En 2001, mère célibataire, elle travaille comme illustratrice et conceptrice de jouets et films d’animations. A l’occasion de la fête d’anniversaire de ses quarante ans, elle se fait piquer par un moustique et contracte une des formes les plus graves du syndrome du Nil occidental. Une méningo-encéphalite la laisse paralysée après trois semaines de coma. Les médecins lui annoncent qu’elle ne pourra plus marcher et sa main droite ne lui permet plus de tenir correctement un stylo.

    Emil Ferris, bien encadrée, s’accroche et s’inscrit, dans le cadre de sa rééducation, au cours d’écriture créative de l’École de l’Institut d’art de Chicago.

    Elle se lance dans un récit fleuve : Moi, ce que j’aime, c’est les monstres. Une œuvre de plus de 800 pages, refusée 48 fois par les éditeurs américains.

    La légende est en marche.

    Aujourd’hui après trois ans seulement, l’œuvre totalise près de dix prix. Dont, en France, le Fauve d’Or du festival d’Angoulême 2019. Et comme pour continuer le mythe, c’est une toute petite structure éditoriale bordelaise fondée en 2004 qui en récupère les droits chez nous.

    Une œuvre

    Voilà, tout est incroyable donc. Et nous ne l’avons même pas ouvert encore ! Faisons-le sans plus attendre…

    800 pages dessinées au bic… Des illustrations d’une intensité incroyable, nous offrant tout le panel des émotions. Du gribouillage rapide à l’extrême précision. Certains dessins, d’une minutie incroyable nous feraient presque sortir de l’histoire pour les contempler. C’est colossal.

    Le genre d’œuvre d’une vie qui met tout le monde d’accord sur le génie créatif qui leur a donné le jour.

    Moi, ce que j’aime, c’est les montres, c’est le journal intime de Karen Reyes, une petite fille de dix ans passionnée de monstres qui habite Chicago à la fin des années 1960. Karen enquête sur la mort trouble de sa belle et mystérieuse voisine rescapée de la Shoah, Anka Silverberg, ce qui la conduira à découvrir de nombreuses choses sur son propre entourage.

    Cet œuvre aux 800 pages est malheureusement beaucoup trop riche pour être résumée mieux que ça ici. Mais une interrogation, je crois sous-tend l’ensemble : qu’est-ce qu’un monstre ? L’étranger ? L’homosexuel ? Le pauvre ? La prostituée ? Le laid ? Le fou ?

    Ou est-ce autre chose ?

    Il faut le lire.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires où l’on se sent bien

    Larcenet - Ferri - Le retour à la terre T.6 - Chikita Lit

    Le retour à la terre T.6 : Les métamorphoses par Ferri et Larcenet, paru chez Dargaud, 2019

    En 2014, je suis passée de la grande ville au petit village. Et parmi tous les arguments accompagnant cette migration, il y avait celui (maintes fois rabâché à n’importe quelle occasion) de la qualité de vie.

    En 2015, je n’en pouvais plus.

    Et je suis tombée dans mon CDI d’alors sur le premier tome du retour à la terre. Ç’a été une thérapie ! Je connaissais déjà le coup de crayon de Manu Larcenet par la série Le combat ordinaire (merveille d’histoire). Mais Dieu sait comment, j’étais passée à côté du retour à la terre…

    Le retour à la terre c’est l’histoire du virage à 180° que prend la vie de Manu Larssinet (dessinateur BD et banlieusard) quand il décide d’aller s’installer avec sa compagne aux Ravenelles (89 âmes), en rase campagne. Virage âprement négocié, non exempt de rechutes citadines…

    Et voilà que je me suis mise avec lui à rêver en cachette d’embouteillages, de périph, de bruit, tout en me moquant de moi-même et en répétant à tout le monde que niveau qualité de vie, y avait pas photo…

    Cinq tomes pour un exorcisme. J’y étais comme chez moi, tout sentait le vécu. J’ai pleuré de rire et de stress devant la Mortemont, vieille voisine trop curieuse. J’ai reconnu l’entourage qui vient vite et qui repart vite (non sans t’avoir expliqué que niveau qualité de vie, là…). Bref j’ai vécu cette série !

    Et depuis le tome 5, plus rien. Plus rien !

    Alors oui, il y avait Astérix, oui, il y avait Plast… Mais moi, Messieurs Ferri et Larcenet ! Moi j’attendais ! Et on était nombreux à attendre !

    Le retour à la terre, phénomène générationnel
    Le retour à la terre T6 - Ferri - Larcenet - Chikita lit

    Et puis, enfin ! Le Tome 6 !

    Où l’on apprendra que Manu se demande si Mariette n’est pas encore enceinte, alors que celle-ci en est à son septième mois. Où la Mortemont apparaîtra sous un nouveau jour, parfois violent, où l’on verra Philippe de chez Dargaud, éditeur, se perdre chez des ZADistes en venant rendre visite à Manu. Et surtout, surtout, où l’on suivra l’avancement de la thérapie entreprise par Manu avec l’ermite du village (ancien maire redressé par le fisc et vivant depuis dans un arbre). A la recherche du père…

    Finalement, c’est encore une fois un petit bijou. C’est juste, c’est intelligent. Et puis c’est l’histoire d’une partie d’une génération, retournée à la terre, envers et contre tout, pour le meilleur et pour le pire ! Et dont les enfants seront, eux, de vrais petits campagnards…

    J’adore.

    Chikita

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    Chikita lit : la vie des pionnières

    Catel  - Bocquet - Olympe de Gouges - Chikita lit

    Olympe de Gouges par Catel Muller et José-Louis Bocquet paru chez Casterman, 2012

    Des fois, je pense à tous ceux qui font une chose pour la première fois (ou presque). Et aux risques qu’il prennent.

    Très honnêtement, je pense que nous sommes une espèce aventureuse et innovante. Bien qu’en fait, je ne me base pour décréter cela que sur des critères anthropomorphiques. Je sais que nous sommes les seuls à avoir inventé le téléphone ou la télévision par exemple, mais je ne sais pas ce que les autres inventent. Je ne le vois pas. Les critères d’évaluation des inventions des autres espèces me sont inaccessibles. Je sais que les fourmis cultivent des champignons et qu’elles élèvent des troupeaux de pucerons, mais je ne sais pas, vraiment, je ne sais pas, si de génération en génération, elles mettent au point des trucs pour améliorer leurs cultures ou leurs élevages. Et si ces trucs ne sont pas de meilleures inventions que les nôtres.

    Bon, encore une fois je m’éparpille… mais ce que je voulais dire c’est que n’étant pas apte à juger de tout ça, je me dis, comme tout le monde, que notre espèce est particulièrement ingénieuse. Et du coup j’en reviens à mon début : des fois, je pense à ceux qui font un truc pour la première fois, ou qui émettent une idée nouvelle.

    Ceux-là, je ne sais pas comment ils font pour oser. Je veux dire, ceux-là, il savent qu’ils vont se heurter aux autres. Aux croyances, aux valeurs, aux idées des autres. Et ça va être violent. Ils le savent non ?

    Catel, aux fondements du féminisme moderne
    Catel - Bocquet - Olympe de Gouges

    Elle a dû s’en douter à un moment, Olympe de Gouges, née Marie Gouze, que son idée de Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne comprenant le droit de vote, en 1791, ça ne pourrait la mener qu’à la guillotine.

    Ce n’était pas le bon moment pour ses idées. Le bon moment, il n’arrivera qu’au XXe siècle, en 1944 pour que nous ayons le droit de vote.

    Voilà. Deux siècles pour une idée. Et pendant ces deux siècles une multitude d’autres prises de risques, d’autres voix dont celles d’Hubertine Auclert, Louise Weiss, Marguerite Durand, Madeleine Pelletier etc.

    Il fallait bien plus de 480 pages à Catel et Bocquet pour témoigner de leur respect pour cette pionnière.

    L’ouvrage est beau, extrêmement bien documenté, rigoureux, accompagné d’annexes solides et précises : chronologie (deux colonnes sur douze pages), notices bibliographiques des personnages (trente-neuf) et une bibliographie à faire pâlir une thèse !

    La construction de l’ouvrage est très intéressante également. Elle suit Olympe de Gouges dans trente et un lieux de son existence. Chaque lieu est traité comme un chapitre et une unité de sens dans la vie d’Olympe de Gouges. De Montauban, où elle est née à la Conciergerie de Paris (haut lieu de détention pendant la Révolution française avec l’installation du tribunal révolutionnaire et où sera également détenue Marie-Antoinette) où elle finira sa vie.

    Plus de 480 pages comme un dû. Un devoir. A la mémoire du courage de cette femme.

    Indispensable.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires de super-héros

    Herakles - edouard cour - chikita lit

    Herakles : l’intégrale par Edouard Cour paru chez Akileos, 2016

    Il y a un truc que j’aime vraiment bien, c’est quand la vie vous fait des twists dans la tête.

    Ça va, ça va, je m’explique… Le twist, en littérature, c’est une sorte de structure narrative, on pourrait traduire ça par “retournement”. C’est quand l’histoire surprend le lecteur et l’oblige à tout revisiter sous un angle différent. Mon premier twist cinématographique vraiment sensass, c’était Sixième sens de Shyamalan. Quand Bruce Willis s’aperçoit qu’en fait, il est mort… (Un comble pour celui qui, tant de fois sauva de la destruction totale assurée les Etats-Unis-de-la-fucking-Planète-Américaine.)

    Bref, le twist, vous avez compris.

    Et moi, ce que j’aime c’est quand au détour d’une conversation, d’une lecture, d’un documentaire, ou de toute autre situation vous mettant en position d’apprenant, vous vous rendez compte que vous étiez sur de mauvaises bases pour comprendre vraiment un truc. Sur une wrong way en direction de la Connaissance.

    Twist again

    Récemment j’ai connu un petit twist (oui bon, ça peut pas toujours être le grand bouleversement) au sujet de l’hyperactivité. Pour avoir côtoyé deux ou trois élèves vraiment dans ce cas, je trouvais leur situation absolument désastreuse. Troubles, maladie, traitements, thérapie, camisole chimique… Voilà tout ce que ça m’évoquait. Et puis, je suis tombée par hasard sur une interview du Dr Dominique Dupagne sur Vousnousils.fr.

    Et voilà que je lis que l’hyperactivité ne serait pas un trouble mais un caractère hérité du fond des âges farouches. Oui, parce que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, pour survivre, ils avaient tout intérêt à être hyperactifs… Même qu’à l’époque c’était le top du poulet d’être hyperactif : fallait entretenir le feu, aller cueillir trois quatre groseilles pour nourrir la tribu, entretenir le feu, fuir un gros prédateur, entretenir le feu, lever trois quatre petits mammifères pour la tribu, hop le feu j’ai failli oublier, réparer la hutte que l’orage a éventrée, aller chercher du bois pour cette saleté de feu, le feu… etc. etc.

    Et voilà que je me mets à regarder le petit Kévin d’un œil nouveau. Il aurait carrément géré le feu… La puissance du twist !

    Edouard Cour, grand réhabilitateur de l’hyperactivité
    herakles- edouard cour- chikita lit

    Et tout ça m’a fait penser à cette BD que j’avais adorée, Herakles d’Edouard Cour. (Oui, oui de la mythologie, encore…)

    Herakles, ou Hercule pour les plus latins d’entre nous, Alcide de son petit nom de baptême, fils de Zeus et d’Alcmène, premier héros parmi les Héros, auteur de douze travaux, Herakles, était hyperactif. Il fallait au mois ça.

    Mais il était aussi maudit par Héra, femme légitime de Zeus et jalouse de ses infidélités.

    Et Héra, ce qu’elle voulait, c’était qu’Herakles se soumette au roi de l’Argolide, Eurysthée, pour commencer ces douze travaux, au cours desquels elle espérait bien qu’il perdrait la vie. Pour l’y contraindre, on dit qu’elle l’a rendu fou et obligé à tuer sa femme et ses enfants.

    Pour Herakles, ces douze travaux sont donc une rédemption autant qu’un chemin vers l’apothéose, puisqu’une place à l’Olympe lui est promise s’il en vient à bout.

    Mais la fin justifie-t-elle les moyens ? C’est l’angle choisi par Edouard Cour pour traiter ce TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) à la mode antique. Enlisé jusqu’au cou dans ses pulsions, jamais canalisé, hystérisé par cette déesse cruelle, qu’adviendra-t-il d’Herakles ?

    J’ai beaucoup, beaucoup aimé. C’est très ludique, drôle, tout en reposant sur des bases mythologiques très assurées. Le sujet amené comme une histoire de gros muscles et de grosses bastons évolue rapidement vers une belle complexité. Le trait et les couleurs sont beaux, très dynamiques. Edouard Cour maîtrise vraiment bien son sujet, ce qui lui permet une grande liberté dans l’interprétation.

    J’adore.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires vraies

    Badinter - Marie Gloris - Malo Kerfriden

    L’abolition : le combat de Robert Badinter par Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden paru chez Glénat, 2019

    Il y a des fois où il faut se répéter les choses, se les dire, s’en convaincre. Et s’y accrocher, fort. Même si il pourrait nous venir à l’ idée de les contester.

    Il y a des choses dont il faut savoir se dire : elles me dépassent. Et les laisser à des gens qui voient mieux et plus loin que les autres. Non, nous ne comprenons pas tous les choses de la même manière. Et parfois, toutes les voix ne se valent pas non plus. Nous avons de grands Hommes et Femmes et il faut savoir leur reconnaître une intelligence des choses, une vision que nous n’avons pas.

    Je crois que ces gens là sont très rares et très précieux. Simone Veil en faisait partie. Robert Badinter en fait toujours partie.

    Badinter avocat contre la barbarie
    badinter par Gloris et Kerfriden - chikita lit

    L’histoire commence par un échec : celui de Robert Badinter et Philippe Lemaire à faire gracier Roger Bontems en 1972, condamné à mort pour un meurtre dont il a été le complice mais qu’il n’a pas commis. De là suivra tout le combat de Badinter dans sa lutte contre la peine de mort. Avec en point d’orgue le procès Patrick Henry en 1977 où, certain de la culpabilité de son client, Robert Badinter fait le procès de la guillotine au tribunal. Le tout entremêlé de flash back sur la jeunesse de Robert Badinter, dont les auteurs nous rappellent que celui-ci a vu son père se faire rafler en 1943 sur ordre de Klaus Barbie (le même dont il aura l’occasion, une fois devenu garde des sceaux, de permettre le procès télévisé en 1987).

    Une histoire qu’il faut connaître et dont il est capital de se souvenir. Régulièrement. S’en souvenir parce que le chemin intellectuel vers l’idée de l’abolition de la peine de mort n’est pas un chemin aisé. Il doit être constamment rappelé, refait. Ce qui est instinctif c’est de vouloir mettre en pièces les assassins, les meurtriers, les bourreaux d’enfants.

    Oui. Mais voilà, certains Hommes, plus grands que nous (Victor Hugo en était), nous ont appris, en leur temps, à contre courant de toute l’opinion publique, à nous accrocher à l’idée que la peine de mort ce n’était qu’un meurtre en plus. Et que l’abolir était la condition sine qua non pour sortir de la barbarie.

    En ces temps troublés, merci à Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden de nous offrir une occasion de nous en souvenir.

    Difficile et indispensable.

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires sur l’origine subversive des choses du commun

    Stupor Mundi - Néjib - Chikita lit

    Stupor Mundi par Néjib paru chez Gallimard, 2016

    Toute société vit sur les ruines de celle qui l’a précédée. A l’échelle des civilisations comme à celle des Hommes, il existe toujours un moment où, transgressant le pouvoir en place détenu par l’Autorité, (le père, le patron, le chef, l’état ou le roi – tout ça pouvant bien sûr se mettre au féminin, contrairement à ce que pensaient Freud et tout un tas de mâles obscurs après lui, nous ne sommes pas que des objets de dépravation dont chaque membre d’une lignée est interchangeable -) une nouvelle génération se rebelle pour mieux s’émanciper. Et ce processus émancipatoire va généralement de pair avec une grande diabolisation de cette nouvelle génération…

    Frédéric de Hohenstaufen (1194-1250), aussi appelé Frédéric II, fut empereur du Saint Empire. Monarque éclairé, très désireux de faire avancer la science et la connaissance, il fit notamment édifier Castel del Monte. Mystérieux château des Pouilles, à propos duquel, n’ayant aucun des attributs normalement liés à un rôle défensif, on suspecta qu’il servit de “temple du savoir” où l’on put s’adonner à la pratique de la science sans être dérangés… Favorable au dialogue avec le monde musulman, on l’appela de son vivant “Stupor Mundi”. La stupeur du monde.

    Ses relations avec la papauté étaient tendues.

    Par deux fois, on l’excommunia.

    Néjib aux balbutiements de la Science moderne
    Néjib - Stupor Mundi - Chikita lit

    “Les Pouilles, fin du Moyen Age. Un mystérieux château abrite les esprits les plus éminents de la chrétienté. Hannibal Qassim el Battouti, fuyant Baghdad avec sa fille Houdê et son esclave El Ghoul, pense y trouver le soutien nécessaire pour achever Beït-el-Dhaw, une invention extraordinaire. Mais les hommes de son temps sont-ils prêts à accepter l’inconcevable ? “

    Dévoilons-le tout de suite, ce qu’Hannibal a découvert, c’est le principe de la photographie. Seulement, il ne se rappelle plus de la formule pour “fixer” durablement l’image sur son support. Alors, il vient solliciter l’aide de Stupor Mundi. Celui-ci, voyant là l’occasion de soumettre une bonne fois pour toutes la papauté, lui accorde de l’aide en secret : il lui adjoint le mathématicien Fibonacci et lui fournit un appui logistique. A la condition toutefois, de fabriquer un faux suaire à ses fins personnelles.

    Un jeu dangereux. Qui pourrait mal tourner. On ne plaisante pas avec le Blasphème à cette époque.

    Et nous voilà donc remontés au temps où la recherche scientifique était considérée comme une pratique hérétique, passible de mort. Ce à quoi nous assistons ici, c’est tout bonnement aux débuts de la Science et à la lutte qui s’ensuivra avec la Croyance pour dominer le champ de l’explication du monde.

    Néjib, lui, avec beaucoup de classe et une facilité toute apparente (comme son trait réduit à l’essentiel – avis aux non amateurs…) finit par une élégante pirouette. Après tout Hannibal n’a-t-il pas simplement inventé un moyen de se souvenir des belles choses ?

    Un régal.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires de voyages vers d’autres horizons

    Bourgeon - la petite fille bois -Caïman - chikita lit

    Les passagers du vent, Tome 6 – Livres I et II : La petite fille Bois-Caïman par François Bourgeon paru chez 12 bis, 2009 / 2010

    Pour certains, le métissage c’est compliqué à gérer. Parce que c’est ce qu’il y a “entre”. Entre un blanc et un noir, entre un continent et un autre, entre deux idées.

    Or, penser entre les lignes c’est absolument effrayant. D’abord parce que ce n’est pas naturel. L’acquisition des premières notions par un tout petit se fait en premier lieu en opposant une chose à son contraire. Grand OU petit. Vieux OU jeune. Gros OU maigre. Noir OU blanc. Garçon OU fille…

    Fort de sa compréhension binaire du monde, le tout petit va ensuite tout naturellement chercher à se qualifier lui-même. Et moi ? Suis-je petit, grand, gros, fille ou garçon ? Une fois ce travail de connaissance de lui-même accompli, il lui restera dans la tête toutes les catégories inutilisées, tout ce qu’il n’est pas. Le reste. L’autre.

    Il y a moi, et il y a l’autre. Et moi, je ne suis pas l’autre.

    Voilà. Voilà pourquoi c’est difficile (entre autre, bien sur…) de penser entre les lignes. Ca nécessite une éducation longue, de plus en plus complexe et beaucoup de temps pour amener en douceur la déconstruction du binaire.

    Pourquoi ? Pourquoi le binaire ne suffirait-il pas pour appréhender le réel ? Mais parce qu’il est artificiel. C’est une construction de l’esprit. Il n’existe pas vraiment. Ce qui existe c’est l’infinité des situations.

    Oui mais enfin, qui suis-je pour affirmer tout ça avec autant de hardiesse et d’aplomb ? Et bien je suis métisse. Alors pour prétendre exister moi aussi, il a bien fallu piger rapidement le truc du “entre”…

    Bourgeon, du côté de l’humanisme
    Bourgeon - les passagers du vent - chikita lit

    Les deux tomes (Livre I et Livre II) forment un cycle à part dans la série des Passagers du Vent. Je laisse la parole à Wikipédia qui résumera bien plus clairement que moi l’architecture globale du récit de Bourgeon :

    “Cette fresque historique, qui a pour cadre la mer au XVIIIe siècle, raconte les aventures rocambolesques et tragiques d’Isa. La jeune héroïne, une noble dont on a volé l’identité, rencontre sur un navire de la Marine royale Hoel, un gabier à qui elle sauve la vie. Hoel se retrouve prisonnier dans un sinistre ponton anglais. Aidée par son amie anglaise Mary, Isa parvient à le libérer. Isa, Hoel et Mary embarquent à bord d’un navire négrier, la Marie-Caroline, et arrivent au comptoir de Juda au royaume de Dahomey. Face aux intrigues de pouvoir et aux sortilèges africains, Isa doit lutter pour guérir Hoel d’un empoisonnement. La Marie-Caroline repart pour Saint-Domingue avec à son bord le « bois d’ébène », c’est-à-dire les esclaves. Ces derniers se mutinent mais leur révolte est réprimée dans un bain de sang. L’arrivée à Saint-Domingue sera déterminante pour Hoel et Isa.

    Une suite est publiée après une interruption de 25 ans. La jeune héroïne Zabo est l’arrière-petite-fille d’Isa […], plongée dans la guerre de Sécession, entre La Nouvelle-Orléans et les bayous du Mississippi. Les deux se rencontrent, ce qui permet à l’auteur de nous conter en flash-back la suite des aventures d’Isa.” (Wikipédia)

    Pardon pour cette longue citation mais l’ampleur de l’histoire nécessitait quand même d’être précisée. Parce que nous, c’est cette suite qui nous intéresse.

    Un récit tout en finesse

    C’est dans cette fresque, extrêmement bien documentée, que s’ancrent des personnages parmi les plus beaux que j’ai rencontrés. Qui, par choix ou par nécessité tentent de sortir des sentiers battus, des codes dominants. Ils n’y parviennent pas toujours. Il est bien difficile de vivre à côté du monde.

    Mais si eux renoncent parfois, leur créateur, lui, s’obstine à nous montrer une humanité telle qu’il la voit : de toutes les couleurs, de toutes les nuances. Avec l’infini entre deux lignes…

    Le tout servi par un trait qui n’hésite pas à prendre des risques, et duquel se dégage un grand pouvoir d’évocation.

    Et puis les héroïnes…

    Allez-y sans modération !

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires où la poésie n’est que le revers de l’abominable

    françois villon  - critone - teulé - chikita lit

    Je, François Villon : T.1 – Mais où sont les neiges d’antan ? par Luigi Critone adapté du roman éponyme de Jean Teulé, paru chez Delcourt, 2011

    S’il y a bien une chose en laquelle je crois, c’est la toute relative universalité du Bien. Et par corollaire, en la grande capacité de l’Homme à s’imposer régulièrement des dogmes moraux éphémères qui n’auront rien d’évident et tout d’arbitraire.

    Biologiquement parlant, qu’est-ce qui est Bien ? Un organisme sain ? Performant ? Qui réussit bien dans le grand foutoir de l’évolution ? Peut-on se contenter de ça pour définir ce qui serait Bien humainement parlant ?

    Mentir ou voler, est-ce mal biologiquement parlant ? Non. Biologiquement parlant, ça n’a aucun sens, aucune existence. Le mensonge ou le vol n’ont pas d’existence biologique. Ils ne sont pourtant pas tolérés dans nos sociétés humaines. Ils sont réprimés, parfois brutalement. C’est donc que, quelque part, ils mettent en péril la survie de l’espèce. Mais comment un comportement virtuel (du point de vue biologique) pourrait-il menacer une espèce ? Nous sommes tellement complexes… Nous avons explosé la réalité biologique.

    Critone, Teulé : l’écho vivace du mythe François Villon
    Je, François Villon - Critone - Teulé - Chikita lit

    Luigi Critone réadapte en BD le roman de Jean Teulé, Je, François Villon. Trois tomes sont sortis en 2011, 2014 et 2016, puis une intégrale en 2017 aux éditions Delcourt.

    Reprenant la vie du poète dont on sait si peu de choses en réalité, Teulé puis Critone, en donnent à voir un homme aux prises avec la cruauté de son époque ( le XVe siècle, bas moyen-âge). Une époque en comparaison avec laquelle, la nôtre fait figure de joyeuse promenade au pays de Oui-Oui. Pour un vol : une oreille tranché, pour un deuxième, l’autre oreille, pour un dernier : une condamnation à mort. Et quelles morts joyeusement imaginatives ! Ebouillantage, bûcher, enterrement vivant… le tout en public (la vertu de l’exemple, toujours).

    Villon, donc, en bon homme de son temps, ment, vole, viole, tue et pire que ça encore. Mais il est aussi poète. Et quel poète ! Son sublime est à la hauteur de son abjection.

    Et si l’attachement à un tel personnage est compliqué, Teulé comme Critone, réussissent un tour de force, tels des équilibristes sur le fil du jugement de valeur, il nous laissent avec cette interrogation :

    Qu’est-ce qui est Bien ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? En vertu de quoi ?

    Quelle que soit la réponse à ces questions, il faut les poser. Toujours.

    Merci messieurs.

    Chikita

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    Chikita lit : des histoires d’amour qui finissent mal…

    Salinger - Chikita lit

    Salinger : Avant l’Attrape-coeur par Valentina Grande et Eva Rossetti aux éditions STEINKIS, 2018

    Bon, pour ce premier post j’ai réfléchi longtemps. Duquel vas-tu parler en premier ? Qu’est-ce que tu as en stock ? J’ai passé tout mon fonds en revue, mais rien n’allait. Il me fallait quelque chose de particulier.

    Et finalement j’ai pensé qu’un premier post c’était comme un acte de fondation. Il faut que ça puisse dire ce que va être la suite, il faut que ça soit un vrai début. Il faut être didactique.

    On ne peut pas sortir tout de suite l’artillerie lourde : voilà mes titres préférés, voilà de quoi je suis constituée, voilà ce qui m’a construite. Non, ça c’est pour plus tard. Un début ça doit laisser apercevoir les choses doucement.

    Alors voilà pour le pas à pas : un livre qui parle d’un début.

    Le début d’un mythe, le début de J.D. Salinger.

    “Avant de devenir l’auteur mondialement acclamé de L’Attrape-coeurs, classique de la littérature du XXe siècle, J.D. Salinger était Jerome, sergent américain dans une Europe aux plaies béantes, amoureux de Sylvia Welter, jeune ophtalmologiste allemande au passé énigmatique.”

    Ce roman graphique de Valentina Grande et Eva Rossetti, paru en 2018 aux éditions STEINKIS est un monument de finesse qui s’appuie sur un travail de recherche extrêmement bien documenté (un dossier documentaire complète même l’histoire). Cherchant à reconstruire fictivement une période mal connue de la vie d’un auteur si secret (Salinger s’est pour ainsi dire retiré de la vie publique en 1960, soit neuf ans après la publication de L’Attrape-coeurs), les auteures tissent un récit lent et élégant. Les plans et les cadres sont soignés, pertinents, intelligents. Les mots sont beaux et les images réussissent souvent à dire toute la profondeur d’un sentiment.

    D’autres Roméo, d’autres Juliette

    Car oui, il s’agit de sentiments. D’une histoire d’amour aussi belle qu’atroce, aussi fugace qu’éternelle. L’histoire d’un jeune sergent mais aussi poète, américain et à moitié juif et d’une femme, jeune médecin, française et à moitié allemande, dont on ne sait pas vraiment si elle n’a pas collaboré au régime nazi. Ces deux là n’ont a priori rien en commun si ce n’est cette guerre qui vient juste de prendre fin. Salinger est membre de la quatrième divison d’infanterie. Avec son bataillon, il participe notamment à la libération des camps, on le sait traumatisé : il sera hospitalisé en 1945 pour soigner un stress post-traumatique. La Sylvia de Valentina Grande et Eva Rossetti se débat avec un profond sentiment de culpabilité justifié ou non.

    Leur amour durera tant qu’ils resteront en Europe, si près des ravages de la guerre. A ce propos, un passage merveilleux sur la visite de Salinger dans une Vienne ravagée et qui déclenchera sa demande en mariage à Sylvia à son retour en Bavière.

    Salinger- Chikita lit

    Le récit de cet amour qui grandit entre les deux jeunes gens est extrêmement beau. Fait de petits riens, de rires complices, de poèmes en allemand, de recettes bavaroises. Mais fait aussi de cette guerre atroce et de toutes ses traces, et dont il se nourrit pour s’épanouir.

    La perte du dénominateur commun

    Cependant la guerre est finie et malgré le prolongement de ses engagements militaires, le soldat Salinger doit retourner en Amérique. Et l’Amérique aura raison d’eux de façon brutale. Le progrès technique, les plages ensoleillées, les hot dogs ne leur sont pas favorables. Si loin de la guerre Jerome redevient Jerry, et seule au milieu de la famille de ce dernier, Sylvia devient une étrangère. Pire, aux yeux de ceux qui n’y étaient pas elle n’est qu’une allemande. Après s’être mutuellement absous, après leur communion parfaite des temps extraordinaires, le quotidien leur sera fatal. Les lieux communs aussi, comme ce passage où la mère de Salinger reprendra Sylvia sur sa manière de plier les draps de son fils…

    Ayant perdu toute raison d’être ensemble, il la renverra chez elle de la pire des façons.

    Une histoire d’amour, grandiose et pathétique à la fois. Vraiment terrible !

    Chikita