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    Chikita lit : de l’OuLiPo… ou autre chose

    La Masculine - Laurence Qui-Elle - Chikita Lit

    La Masculine par Laurence Qui-Elle (Kiehl) auto-édité chez Les Editions du Net, 2018

    Bon, pour ne rien vous cacher, j’ai beaucoup réfléchi avant de publier cet avis ici.

    J’avais dit en présentation de ce blog que je me donnais comme ligne “éditoriale” de ne parler que de ce que j’avais aimé.

    Or, le texte de Laurence Qui-Elle est un peu au delà de mon clivage : j’aime, j’aime pas. Il m’a un peu déstabilisée…

    En fait, je pense avoir identifié ma difficulté. Je crois, honnêtement que ce texte ne correspond pas à l’idée que je m’en étais faite. Du coup pour moi : malentendu total.

    Je m’explique, l’autrice (pardon pour ce mot de Langfem, mais je m’y accroche) le mérite bien : La masculine est proposé comme un récit oulipien. Vous savez, un de ces textes qui s’impose une ou plusieurs contraintes d’écriture.

    La contrainte ici est d’utiliser seulement des mots féminins.

    Premier malentendu : j’ai en toute bonne foi pensé à un pur exercice de style à la Queneau.

    Or ce n’est pas vraiment le cas.

    Deuxième malentendu : j’ai en toute bonne foi, à nouveau (mais quelle naïveté décidément), pensé à une fiction féministe.

    Bad request again Chikita.

    Il faut que je vous résume l’histoire pour que vous puissiez comprendre :

    La Masculine, c’est l’histoire de La K, rédactrice trentenaire dans un journal d’information propagandiste. Nous sommes dans un futur plus ou moins lointain, et la moitié de l’humanité a disparu. Ou plutôt, a presque disparu puisqu’il reste encore sur Terre, un dernier représentant masculin, qui mourra au cours du roman. Il ne reste plus que des femmes donc, dans un environnement très dégradé. Plus rien ne fonctionne vraiment ici, ni transports, ni électricité. La France, dirigée par trois femmes que l’on ne voit jamais et qui ne s’expriment qu’à la radio, a viré totalitaire. Police d’État, classes sociales étanches, contrôle des naissances et des pensées, (au moyen d’une langue française débarrassée de chaque mot masculin et imposée à toutes) sont au menu.

    La K ouvre peu à peu les yeux sur son monde, après que sa partenaire professionnelle se soit faite renvoyer et après avoir re-découvert les travaux scientifiques de sa grand-mère. Cette dernière avait compris, au moins en substance, la raison de l’extinction des hommes et avait prévu celle des femmes si celles-ci restaient entre elles.

    Premier malentendu ou : en tant que documentaliste pourquoi je ne rangerai pas ce livre en 840 – courant littéraire français, mais en 843 – fiction.

    Pourquoi donc La masculine ne serait-elle pas complètement une œuvre stylistique ? Et bien parce que c’est dans la langue de son personnage que s’exprime Laurence Qui-Elle. Ce qui rend possible de jolies pirouettes quand ses personnages utilisent volontairement des mots interdits. Ou encore, ce qui lui permet d’inventer des mots, ou d’en faire un usage détourné, de rajouter des “-e”, à la fin des pronoms ou des interjections.

    C’est une langue qui n’est pas la nôtre, qui n’est pas fluide, et contre laquelle ses propres personnages sont en lutte. Cf. le moment où La K, décide de continuer à utiliser le pronom neutre “ça” allant à l’encontre de la loi (de l’histoire et du texte ?)

    Et c’est là que ma première impression bizarre est apparue : Laurence Qui-Elle se rebelle tout du long contre sa propre contrainte. Elle lui donne un nom : la Langfem et la renie, voire même la méprise un peu.

    Pour moi lectrice et documentaliste ça change la donne. Quand je parle de “840” ou de “843” un peu plus haut ce sont en fait des indices issus de la classification décimale de Dewey et qui me servent à classer les livres sur les rayonnages. Et clairement, ce livre a plus sa place à côté d’Orwell, que de Queneau. (Ceci dit : Orwell, quand même !)

    Deuxième malentendu ou : ce récit n’est pas en faveur des femmes.

    Il n’est pas non plus en leur défaveur, soyons claires, mais… Pourquoi imaginer un monde aussi mal tenu par les femmes seules ? Rien ne fonctionne dans cet univers. Sitôt les hommes disparus, en même pas une génération, elles mènent le monde à sa perte. Ne réussissent rien de technique, les quartiers parisiens sont à l’abandon, la Tour Eiffel s’écroule, l’électricité ne fonctionne plus…

    Personne ne sait changer une roue parmi nous ? Pourquoi se déprécier autant ? Je comprends l’idée que l’harmonie nait de la différence ( ou de la complémentarité ?), ce qui me semble être l’idée principale ici. Mais pourquoi ai-je cette sensation un peu floue qu’il y a autre chose sous ce message ? Pourquoi suis-je un peu mal à l’aise en lisant la fin particulière du roman ? Qu’est ce qui cloche ici ?

    Pour finir, je reste partagée, entre une plume douée, c’est absolument indéniable, mais âpre et au service d’une idéologie qui me glisse un peu entre les doigts. A qui s’adresse cette histoire ? Qu’est ce qu’on cherche à démontrer ici ?

    Allez lire, faites vous votre opinion !

    En attendant, merci à Laurence Qui-Elle de m’avoir permis de parler de La Masculine ici. Son droit de réponse est largement ouvert si nécessaire.

    Chikita

  • Anticipation

    Chikita lit : des odyssées

    Pascale Perrier et Sylvie Baussier - Là-bas, tout ira bien - Chikita lit

    Là bas, tout ira bien par Pascale Perrier et Sylvie Baussier paru chez Scrinéo, 2019

    Notre espèce est complètement désespérante. Sur de nombreux points. C’est vrai.

    Mais nous avons aussi de belles capacités biologiques. Je crois que des trucs comme la monogamie et la durée d’élevage des petits signent chez nous de très fortes compétences empathiques.

    Mais est-ce que c’est assez ? Est-ce qu’on en fait assez ? Et pourquoi cette empathie, si belle soit-elle, n’est-elle, la plupart du temps, seulement réservée qu’à nos proches ou nos connaissances ? Ou à tout le moins à ce qui nous est familier ? Pourquoi n’est-on pas capables de nous préoccuper plus que cela des étrangers qui souffrent ? Est-ce une limite cognitive (je m’interdis d’écrire biologique) ? Est-ce un défaut d’éducation ?

    La prof en moi a une réponse, la lectrice de vulgarisation scientifique que je suis parfois, en a une autre, et au final mon moi profond n’en sait rien.

    Voilà, on est bien d’accord, je n’ai pas de réponses à ces questions, sinon je serai au pouvoir… Et je suis comme tout le monde, il m’a fallu la photo du petit Aidan, pour que je ne supporte plus ce qu’il se passe en Méditerranée. Ma mer. Au bord de laquelle j’ai grandi. Qu’une partie de mes grands parents a traversée pour trouver en France une vie meilleure.

    Pascale Perrier et Sylvie Baussier en passeuses de réalité

    “Martha est une amie que je me suis faite. Elle donne des cours de langue, et je les suis chaque fois que je peux. Une fille super d’une vingtaine d’années. Elle n’a que six ans de plus que moi, mais a toujours une maison et une famille, elle. Juste parce qu’elle a eu la chance de naître dans cette région et non pas en France comme moi.

    A quoi ça tient, le bonheur et la vie facile ? A deux ou trois détails qui ne tiennent pas à nous ni à notre comportement. Une question de chance.”

    ” 2030.

    En France, une terrible crise économique ravage le pays. Il n’y a plus de travail, à peine de quoi manger. Comme la plupart des habitants, Iza, Erwan et leurs parents empilent quelques affaires dans leur voiture et partent. Léon, lui, quitte seul la ferme où il a grandi. Dès qu’il sera arrivé, il enverra de l’argent à sa famille. Il a promis. Les voilà sur la route, loin de la vie qu’ils ont toujours connue. Leur seul espoir ? Celui d’arriver là-bas, 4000 kilomètres plus au nord, où le bruit court qu’un avenir meilleur les attend. Très vite, les trois adolescents se retrouvent livrés à eux-mêmes, sans ressources, sans pouvoir faire confiance à personne. Alors que faire ? Revenir en arrière n’est plus une option. Ils doivent continuer à avancer vers l’inconnu.

    Entre mésaventures et désillusions, Erwan, Iza et Léon vont vivre un véritable cauchemar. Dans un monde où avancer devient un combat de chaque instant, plusieurs questions les taraudent : arriveront-ils « là-bas » ? Et s’ils réussissent, qu’est ce qui les y attend ?”

    Voilà en quelques phrases à quoi tient l’histoire écrite à quatre mains par Pascale Perrier et Sylvie Baussier.

    Presque de la transposition, plus que de l’anticipation. Parce que ce que vont vivre leurs personnages, c’est déjà la réalité de millions de personnes sur notre planète.

    Une lecture difficile donc, parce qu’on sait déjà, presque par expérience, que leur périple ne se passera pas bien. Mais une lecture qui devrait toucher le plus d’ados possible. D’abord, parce que le texte en lui même est impeccable, autant dans la forme et la construction narrative, que dans la vraisemblance des faits.

    Et puis, parce qu’il y a un truc que Pascale Perrier et Sylvie Baussier ont bien compris, c’est qu’une bonne histoire vaut tous les discours.

    Pourquoi ? Mais, parce que l’empathie… Les héros sont des français contemporains – ou presque, leur quête serait forcément la nôtre dans leur situation, leurs références sont les nôtres, leur culture est la nôtre… Le “familier” joue à plein et nécessairement, fonctionne.

    Merci à Babelio, et Scrinéo de m’avoir permis de parler de cette histoire indispensable ici. Merci à Pascale Perrier et Sylvie Baussier de l’avoir inventée et écrite, merci d’avoir trouvé ce truc pour parler de migration, de fuite, d’exil, de pauvreté, d’espoir.

    D’humanité.

    Chikita