• Roman

    Chikita lit : des histoires de un contre tous

    Jean Teulé - Gare à Lou - Chikita lit

    Gare à Lou ! par Jean Teulé paru chez Julliard, 2019

    Il y a un truc qui m’a toujours fait froid dans le dos, c’est le concept de conscience collective.

    La première fois que je me suis colletée avec ledit concept c’était pendant mes études de socio. Toute jeune alors, j’allais de twist en twist et je découvrais la vie avec l’avidité d’une débutante.

    La conscience collective m’a stoppée net. Cette idée que le tout est supérieur à la somme des parties et qu’en plus il est contraignant et nécessaire me stresse à mort. Oui, la conscience collective en sciences humaines, c’est l’idée qu’un groupe d’individus se comporte comme une entité à part, un méta-individu, un individu global. Et cet individu global, pour aller vite, aurait ses propres croyances et comportements autorisés ou non, ses lois, ses règles. Tous plus ou moins différents des croyances, comportements, lois et règles de chacun des individus composant le groupe.

    Quelle place pour l’individualité ?

    Bien sûr, ce corps social est contraignant pour l’individu. Complètement contraignant, en dehors de lui, il n’y a rien sinon une multitude d’autres petits corps sociaux évoluant dans une marge plus ou moins éloignée du corps social principal. Si vous voulez être citoyen français par exemple, vous vivez comme la république française le demande (vous déclarez vos enfants à l’état civil, vous les scolarisez, vous êtes connus de l’administration fiscale, vous cotisez à tout un tas de trucs, vous atteignez la majorité à 18 ans , vous avez le droit de vote, etc. etc…) . Sinon vous êtes autre chose, vous appartenez à la marge de la société française. A une minorité, plus ou moins en interconnexion avec la société principale

    Entendons nous bien, vous serez toujours dans un groupe. Plus ou moins grand. Sinon vous êtes un ermite qui vit de sa chasse et tanne son cuir.

    Et ce groupe, lui, s’engage à vous aider à vous maintenir en vie. Mais pour cela, il vous faut lui abdiquer, avec plus ou moins d’enthousiasme, une part de votre liberté de conscience.

    Et là où ça craint, c’est quand votre groupe vire totalitaire. Là, il faudra tout lui sacrifier, vos envies, vos croyances, vos aspirations, vos valeurs, votre libre arbitre, votre éducation… Tout.

    Jean Teulé, poil à gratter de compétition

    “Plusieurs hommes sur un palier orange arrivent devant l’appartement de Roberte Seigneur. L’un d’eux enfonce le bouton de la sonnette. Pas de réponse. Un autre trafique la serrure et ouvre la porte. Tous entrent chez la mère de Lou en portant du matériel. Pendant qu’à l’intérieur de l’exigu salon ils déploient des pieds d’appareils photo et de caméras, des capteurs et des analyseurs, il y en a un qui va dans la chambre de la petite fille plaquer un minuscule instrument quasi invisible contre un angle supérieur de la grande baie vitrée.”

    Jean Teulé, pour moi ce n’est rien de moins qu’un écrivain salutaire. Celui qui vous rappelle toujours qu’en vous se côtoient le pire et le meilleur. Et que la soumission totale et non négociée à la foule fera de vous un fanatique. Dans Mangez-le si vous voulez, paru chez Julliard en 2009, il en fait la démonstration ultime : un jeune aristocrate ayant tenus des propos prêtant à confusion est pris à partie par les habitants du village de Hautefaye (Dordogne) en 1870. C’est une histoire vraie. Cédant à la folie collective, les habitants le torturent, le tuent et le mangent.

    Dans Entrez dans la danse, Julliard 2018, Teulé ressort un autre vieux fait divers comparable en folie. Des habitants de Strasbourg en 1518, sortent dans les rues et dansent. Ils dansent sans s’arrêter pendant deux mois jusqu’à ce que certains tombent d’épuisement et meurent.

    Lou contre les autres

    Ici il est question d’une petite fille dont le libre arbitre est poussé à l’extrême puisque tout ce qu’elle souhaite se réalise. Loin d’être déterminée par son environnement, elle se détermine toute seule. Jusqu’à ce que la société la rattrape. Le chef de l’état du pays virtuel futuro-loufoque dans lequel elle vit, décide d’en faire une arme de destruction massive à son usage personnel. Lou est dépouillée de tout ce qu’elle possédait et contrainte de vivre recluse avec trois chefs de guerre.

    Lou cédera-t-elle à la volonté collective ?

    Un Teulé qui renoue un peu avec ses débuts et notamment le Magasin des suicides, loin des romans historiques auxquels il nous a habitués depuis. Mais pas si loin au fond de tout ce qu’il nous redit livre après livre.

    Nous pouvons être le pire comme le meilleur.

    J’aime beaucoup Jean Teulé…

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires de super-héros

    Herakles - edouard cour - chikita lit

    Herakles : l’intégrale par Edouard Cour paru chez Akileos, 2016

    Il y a un truc que j’aime vraiment bien, c’est quand la vie vous fait des twists dans la tête.

    Ça va, ça va, je m’explique… Le twist, en littérature, c’est une sorte de structure narrative, on pourrait traduire ça par “retournement”. C’est quand l’histoire surprend le lecteur et l’oblige à tout revisiter sous un angle différent. Mon premier twist cinématographique vraiment sensass, c’était Sixième sens de Shyamalan. Quand Bruce Willis s’aperçoit qu’en fait, il est mort… (Un comble pour celui qui, tant de fois sauva de la destruction totale assurée les Etats-Unis-de-la-fucking-Planète-Américaine.)

    Bref, le twist, vous avez compris.

    Et moi, ce que j’aime c’est quand au détour d’une conversation, d’une lecture, d’un documentaire, ou de toute autre situation vous mettant en position d’apprenant, vous vous rendez compte que vous étiez sur de mauvaises bases pour comprendre vraiment un truc. Sur une wrong way en direction de la Connaissance.

    Twist again

    Récemment j’ai connu un petit twist (oui bon, ça peut pas toujours être le grand bouleversement) au sujet de l’hyperactivité. Pour avoir côtoyé deux ou trois élèves vraiment dans ce cas, je trouvais leur situation absolument désastreuse. Troubles, maladie, traitements, thérapie, camisole chimique… Voilà tout ce que ça m’évoquait. Et puis, je suis tombée par hasard sur une interview du Dr Dominique Dupagne sur Vousnousils.fr.

    Et voilà que je lis que l’hyperactivité ne serait pas un trouble mais un caractère hérité du fond des âges farouches. Oui, parce que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, pour survivre, ils avaient tout intérêt à être hyperactifs… Même qu’à l’époque c’était le top du poulet d’être hyperactif : fallait entretenir le feu, aller cueillir trois quatre groseilles pour nourrir la tribu, entretenir le feu, fuir un gros prédateur, entretenir le feu, lever trois quatre petits mammifères pour la tribu, hop le feu j’ai failli oublier, réparer la hutte que l’orage a éventrée, aller chercher du bois pour cette saleté de feu, le feu… etc. etc.

    Et voilà que je me mets à regarder le petit Kévin d’un œil nouveau. Il aurait carrément géré le feu… La puissance du twist !

    Edouard Cour, grand réhabilitateur de l’hyperactivité
    herakles- edouard cour- chikita lit

    Et tout ça m’a fait penser à cette BD que j’avais adorée, Herakles d’Edouard Cour. (Oui, oui de la mythologie, encore…)

    Herakles, ou Hercule pour les plus latins d’entre nous, Alcide de son petit nom de baptême, fils de Zeus et d’Alcmène, premier héros parmi les Héros, auteur de douze travaux, Herakles, était hyperactif. Il fallait au mois ça.

    Mais il était aussi maudit par Héra, femme légitime de Zeus et jalouse de ses infidélités.

    Et Héra, ce qu’elle voulait, c’était qu’Herakles se soumette au roi de l’Argolide, Eurysthée, pour commencer ces douze travaux, au cours desquels elle espérait bien qu’il perdrait la vie. Pour l’y contraindre, on dit qu’elle l’a rendu fou et obligé à tuer sa femme et ses enfants.

    Pour Herakles, ces douze travaux sont donc une rédemption autant qu’un chemin vers l’apothéose, puisqu’une place à l’Olympe lui est promise s’il en vient à bout.

    Mais la fin justifie-t-elle les moyens ? C’est l’angle choisi par Edouard Cour pour traiter ce TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) à la mode antique. Enlisé jusqu’au cou dans ses pulsions, jamais canalisé, hystérisé par cette déesse cruelle, qu’adviendra-t-il d’Herakles ?

    J’ai beaucoup, beaucoup aimé. C’est très ludique, drôle, tout en reposant sur des bases mythologiques très assurées. Le sujet amené comme une histoire de gros muscles et de grosses bastons évolue rapidement vers une belle complexité. Le trait et les couleurs sont beaux, très dynamiques. Edouard Cour maîtrise vraiment bien son sujet, ce qui lui permet une grande liberté dans l’interprétation.

    J’adore.

    Chikita

  • Chikita

    Chikita trouve ça bien sympa

    Très chers amis, très chers lecteurs, très chers amis lecteurs, je viens d’être sélectionnée par Babelio pour rencontrer Christine Michaud. Autrice canadienne d’un premier roman intitulé Une irrésistible envie de fleurir.

    Et bon, ben voilà je suis bien contente quoi !

    J’attends le bouquin, qu’ils ont la gentillesse de nous faire parvenir dans le cadre de cette rencontre, je lis et si c’est chouette, on en reparle !

    Je vous embrasse et en profite pour vous remercier de toute l’attention que vous nous accordez à mon petit blog et à moi ! Depuis sa création le 05 mars dernier, vous êtes plus de 400 visiteurs à être venus traîner vos guêtres par ici !

    Et ben c’est un truc de guedin, comme dirait l’autre.

    Chikita

  • Essai

    Chikita lit : des histoires de filles

    King Kong théorie - Virginie Despentes - Chikita lit

    King Kong Théorie par Virginie Despentes paru chez Grasset, 2006

    Bon, nous voilà arrivés au point où il nous faut nécessairement parler des choses importantes. Pour être sûrs qu’on ne part pas sur un malentendu.

    Je suis du côté des enfants. Pour tout le temps que j’aurai à vivre, je serai du côté des enfants (mais on aura le temps d’y revenir). Et puis, je suis aussi du côté des femmes. Droits collectifs et libertés individuelles y compris.

    Je suis du côté de tout ce qui concerne l’émancipation féminine.

    Les blagues sur les blondes ne me font pas rire, Catherine et Liliane ne me font pas rire.

    Etre une femme n’est pas un ressort comique. Ce n’est ni ridicule, ni dérangeant, ni absurde, ni obscène. Ce qui est ridicule, dérangeant, absurde ou obscène, c’est la position sociale dans laquelle elles sont maintenues et parfois se maintiennent elles-mêmes. C’est le peu de modèles ou de référents qu’elles s’offrent à elle-mêmes.

    C’est cette façon d’incarner l’idée du second rôle.

    Nous ne faisons pas jeu égal. Pas en dehors d’une petite minorité. C’est un constat, pas un jugement.

    Virgine Despentes, phare dans la nuit

    “Le fantasme du viol […] est un dispositif culturel prégnant et précis, qui prédestine la sexualité des femmes à jouir de leur propre impuissance, c’est à dire de la supériorité de l’autre, autant qu’à jouir contre leur gré […]. Il y a une prédisposition féminine au masochisme, elle ne vient pas de nos hormones, ni du temps des cavernes, mais d’un système culturel précis, et elle n’est pas sans implications dérangeantes dans l’exercice que nous pouvons faire de nos indépendances.”

    King Kong théorie est globalement construit autour de trois questions : viol, prostitution, pornographie et rien n’est laissé de côté. Tout est considéré méthodiquement par l’autrice avec distance et emphase en même temps. Y compris son propre viol, à dix-sept ans, en faisant du stop avec une amie. Et oui, parce que tout est là. Le viol c’est la grande peur de la femme. Son angoisse intime. Quelle que soit la femme en question. D’où que nous venions. Voilà l’outil de la domination masculine.

    Que faire ?

    Virginie Despentes a sa propre réponse : en finir, changer le monde, oser la révolution. Oser marcher sur de nouveaux chemins. Hommes et femmes, ensemble.

    Ou a défaut, tant que ce grand soir se fait attendre, regarder la réalité de cette société bien en face et être au clair avec les choses comme elles sont et ce qu’on risque en tant que femme à vouloir persister dans des archétypes culturels qui maintiennent forcément en état de soumission.

    Alors la voilà qui tente le tout pour le tout et se débarrasse de tous les oripeaux du féminin. Une femme, même considérée comme vieille, grosse ou laide risque le viol tant qu’elle reste une femme. Il faut devenir autre chose. Jouer avec le genre, même avec de vieilles étiquettes (Virginie Despentes explique à qui veut l’entendre qu’elle se sent moins concernée par la féminité depuis qu’elle est devenue lesbienne à 35 ans).

    Ce qui est formidable avec Virginie Despentes, c’est l’énergie qu’elle met à sortir des sentiers battus, à penser les choses que les autres se refusent à penser, à se salir les mains pour être sûre de pouvoir offrir une voie de secours, une piste parallèle, à celle qui en aurait besoin.

    Malgré toute l’outrance du personnage, sa démarche est capitale.

    Chikita


  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires de famille follement romanesques

    Anne-Laure Bondoux - L'aube sera grandiose - Chikita lit

    L’aube sera grandiose par Anne-Laure Bondoux paru chez Gallimard Jeunesse, 2017

    En matière d’histoire, il y a deux choses que j’ai longtemps eues en horreur.

    Le récit enchâssé en prems. Les histoires de familles séparées en deuze.

    Et ça remonte à très loin. Je crois qu’on pourrait dire que ça remonte à l’enfance. Je me rappelle, petite, avoir jeté, avec des larmes de dépit et la rage au ventre, le Thorgal qu’on venait de m’acheter à Mammouth (hum hum… oui…) parce qu’il galérait depuis trois épisodes à retrouver Aaricia qui l’attendait en assistant à des fêtes décadentes à Brek Zarith.

    Ça me bouffait quoi. La séparation des gens qui s’aiment, je supportais pas.

    Pareil pour les histoires où, tout à coup, un des personnages se mettait à divaguer bien 150 pages sur un récit qui n’avait rien à voir avec l’intrigue de départ. J’avais l’impression d’une trahison. Je ne voulais pas de cette nouvelle histoire, de ces nouveaux personnages, jusqu’à ce que je comprenne en grandissant que la situation initiale n’avait pas d’autre raison d’être que de mettre en valeur cette deuxième histoire.

    Je vous laisse imaginer ce que donnent Les mille et une nuits quand on ne lit que les passages où apparaît Sherazade… Voilà…

    C’est comme ça que je les connais.

    Bon. Ça m’a passé.

    Et heureusement d’ailleurs, parce que sinon, je serais passée à côté du dernier roman d’Anne-Laure Bondoux. Et ça aurait été terrible !

    Anne-Laure Bondoux, maîtresse du temps

    “Titania Karelman se tourne vers sa fille. Elle la trouve grande et belle. Non, pas belle : magnifique. Magnifique et émouvante.
    – Il va falloir que je te raconte une histoire, dit-elle.
    – Ce ne sera pas la première, lui fait remarquer Nine.
    – C’est une histoire assez longue, l’avertit Titania.
    – Maintenant qu’on est là, je suppose qu’on a tout notre temps ?”

    “Ce soir, Nine devait aller à la fête de son lycée. Mais Titania, sa mère, en décide autrement. Elle embarque Nine vers une destination inconnue, loin, jusqu’à une cabane isolée au bord d’un lac. Il est temps pour elle de raconter à sa fille un passé qu’elle lui a soigneusement caché jusqu’à maintenant. Commence alors une nuit entière de révélations. Flash-back, souvenirs souvent drôles, parfois tragiques, récits en eaux troubles, personnages flamboyants… Nine découvre un incroyable roman familial. Et quand l’aube se lèvera sur le lac, plus rien ne sera comme avant.”

    Bon vous avez compris, question récit enchâssé et séparations on sera servis !

    Mais mon dieu que c’est chouette ! Unité de temps, unité de lieu, unité de péril. Huis-clos, je dirais même pour le récit principal. Et course contre la montre. Parce qu’il faudra que Titania finisse absolument son récit avant huit heures le lendemain matin. Et le long de cette trame savamment élaborée, viennent se greffer comme des flammes vives les souvenirs de Titania (toute une époque, fabuleuse nostalgie). De plus en plus brefs, de plus en plus rapides.

    La narration est parfaitement maîtrisée, c’est impeccable, à la fois très académique et très moderne. Anne-Laure Bondoux possède totalement son art.

    De beaux personnages, nuancés, pas toujours aimables mais vivants et libres, puissance mille.

    A dévorer dans l’urgence.

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires vraies

    Badinter - Marie Gloris - Malo Kerfriden

    L’abolition : le combat de Robert Badinter par Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden paru chez Glénat, 2019

    Il y a des fois où il faut se répéter les choses, se les dire, s’en convaincre. Et s’y accrocher, fort. Même si il pourrait nous venir à l’ idée de les contester.

    Il y a des choses dont il faut savoir se dire : elles me dépassent. Et les laisser à des gens qui voient mieux et plus loin que les autres. Non, nous ne comprenons pas tous les choses de la même manière. Et parfois, toutes les voix ne se valent pas non plus. Nous avons de grands Hommes et Femmes et il faut savoir leur reconnaître une intelligence des choses, une vision que nous n’avons pas.

    Je crois que ces gens là sont très rares et très précieux. Simone Veil en faisait partie. Robert Badinter en fait toujours partie.

    Badinter avocat contre la barbarie
    badinter par Gloris et Kerfriden - chikita lit

    L’histoire commence par un échec : celui de Robert Badinter et Philippe Lemaire à faire gracier Roger Bontems en 1972, condamné à mort pour un meurtre dont il a été le complice mais qu’il n’a pas commis. De là suivra tout le combat de Badinter dans sa lutte contre la peine de mort. Avec en point d’orgue le procès Patrick Henry en 1977 où, certain de la culpabilité de son client, Robert Badinter fait le procès de la guillotine au tribunal. Le tout entremêlé de flash back sur la jeunesse de Robert Badinter, dont les auteurs nous rappellent que celui-ci a vu son père se faire rafler en 1943 sur ordre de Klaus Barbie (le même dont il aura l’occasion, une fois devenu garde des sceaux, de permettre le procès télévisé en 1987).

    Une histoire qu’il faut connaître et dont il est capital de se souvenir. Régulièrement. S’en souvenir parce que le chemin intellectuel vers l’idée de l’abolition de la peine de mort n’est pas un chemin aisé. Il doit être constamment rappelé, refait. Ce qui est instinctif c’est de vouloir mettre en pièces les assassins, les meurtriers, les bourreaux d’enfants.

    Oui. Mais voilà, certains Hommes, plus grands que nous (Victor Hugo en était), nous ont appris, en leur temps, à contre courant de toute l’opinion publique, à nous accrocher à l’idée que la peine de mort ce n’était qu’un meurtre en plus. Et que l’abolir était la condition sine qua non pour sortir de la barbarie.

    En ces temps troublés, merci à Marie Gloris Bardiaux-Vaïente et Malo Kerfriden de nous offrir une occasion de nous en souvenir.

    Difficile et indispensable.

    Chikita

  • Jeunesse

    Chikita lit : des histoires sur qui on veut être…

    Tomi Ungerer - les trois brigands - chikita lit

    Les trois brigands par Tomi Ungerer paru à l’école des loisirs, 1968

    Il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup c’est le droit à l’oubli. Le droit de connaître une succession de petites vies à l’intérieur de la grande. De changer. Le droit à l’identité temporaire. Je veux pouvoir être et avoir été.

    Et pourquoi pas être plusieurs choses à la fois, et même des choses contradictoires. Tout ça est très lisible dans mon parcours, j’ai une formation initiale très pluridisciplinaire. J’ai déménagé huit fois. En neuf ans de carrière à l’Education Nationale j’ai connu douze établissements scolaires (mais ça je l’ai pas fait exprès… même que je m’en serais bien passé…). Sans compter cette histoire de métissage, mais j’en ai déjà parlé.

    Bref je suis plein de moi différents, comme beaucoup de monde sans doute. Comme Tomi Ungerer c’est sûr (attention formulation très certainement maladroite, je ne suis PAS en train de me comparer à Tomi Ungerer. Nope. Rassurez-vous.)

    Tomi Ungerer, qui est décédé le mois dernier, était né en Alsace, en 1931. Vous voyez pourquoi je parle de plusieurs identités… Allemand, Français, Alsacien, Tomi Ungerer a passé sa jeunesse à changer d’identité, de langue et même de prénom.

    Tomi Ungerer, en quête du soi
    Tomi Ungerer - les trois brigands - Chikita lit

    Cette question de l’identité, on la retrouve au centre de sa plus grande histoire. Celle des trois brigands. Et de Tiffany.

    Les trois brigands, ce sont de vrais méchants. Des qui vous foutent une trouille bleue. Chaque nuit, et suivant une technique bien rodée, ils arrêtent les voitures à cheval et détroussent les voyageurs. Noirs desseins, hache rouge, ils vous glacent le sang… Jusqu’à ce qu’ils tombent sur Tiffany. Petite orpheline qui doit se rendre chez une vieille tante.

    Tiffany avec l’innocence de l’enfance, les adopte sur le champ. Obéissant à l’injonction enfantine (parce qu’on ne peut pas faire autrement), ils se transforment en gentils papas et la ramènent avec eux. Dans leur repaire, Tiffany leur demande ce qu’ils vont faire de tout l’or qu’ils entassent depuis des années. Ils ne l’ont jamais touché puisque bien mal acquis ne profite jamais.

    Ensemble ils en feront des merveilles.

    Droit à l’innocence, droit au changement, droit à l’amour et à la sécurité.

    Pas étonnant que ce livre soit devenu en cinquante ans un livre culte de l’enfance.

    A lire et à relire.

    Chikita

  • Vulgarisation scientifique

    Chikita lit : des histoires du troisième type

    le vie secrète des arbres - wohlleben - Chikita lit

    La vie secrète des arbres par Peter Wohlleben paru chez Les Arènes, 2017

    Nous savons tellement et si peu à la fois… Je crois qu’on peut dire que l’homme à très longtemps tenté de s’extraire de la Nature. Si longtemps qu’il a fini par s’en persuader totalement. Nous étions à l’image du Créateur (certains plus que d’autres d’ailleurs). Nous n’étions pas comme les autres, comme le reste. La dream team de la planète. Ses maîtres.

    Et puis Jean Baptiste Lamarck et d’autres après lui (Charles Darwin en tête) ont mis un grand coup de pied dans la fourmilière au début du XIXe siècle. En s’intéressant aux espèces éteintes, ils ont élaboré les théories de l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle. Et voilà que dans les systèmes de classification du vivant nous reprenions une place bien plus modeste. Mammifères. Primates. Aïe.

    Si l’égo en a pris un coup (reste souple, te voilà sur la même branche que le vilain babouin…), ç’a été une révolution pour la connaissance du vivant.

    Et je crois aussi que le travail de Peter Wohlleben augure d’une nouvelle révolution… Rien de moins…

    Peter Wohlleben éclaireur des consciences

    “Quand on sait qu’un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire, que des parents-arbres vivent avec leurs enfants, on ne peut plus les abattre sans réfléchir ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l’assaut des sous-bois.”

    Peter Wohllenben est garde forestier, ingénieur diplômé.

    Il grandit à Bonn en Allemagne de l’ouest et travaille pendant une vingtaine d’années à l’office régional des forêts du Land de Rhénanie-Palatinat. Utilisant, comme on le lui avait appris, des techniques conventionnelles de gestion des forêts (abattages, pesticides, machines), il ne peut que constater les dégâts qu’il inflige à ces mêmes forêts.

    C’est la municipalité de Hummel qui lui offre la possibilité de gérer comme il l’entend la forêt de la commune. En deux ans, il en fait une forêt écologique, recevant une certification forestière FSC, attestant d’une gestion forestière durable.

    Voilà comment il conçoit les choses :

    “Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau Internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…”

    Autant vous dire tout de suite que tout ce qu’avance Wohlleben, est très solidement étayé par les dernières avancées scientifiques. Il s’agit presque plus de vulgarisation scientifique que d’un essai.

    Et c’est très réjouissant. Et en même temps dramatique, car si les arbres peuvent être considérés comme des êtres vivants dotés d’une certaine forme d’intelligence, d’empathie, avec une vie organisée en communauté, en famille, une capacité à communiquer, à ressentir… cela signifie qu’en matière de gestion des espaces naturels nous sommes de sacrés bourreaux !

    Bref une bonne claque ! Reste souple je te dis…

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires sur l’origine subversive des choses du commun

    Stupor Mundi - Néjib - Chikita lit

    Stupor Mundi par Néjib paru chez Gallimard, 2016

    Toute société vit sur les ruines de celle qui l’a précédée. A l’échelle des civilisations comme à celle des Hommes, il existe toujours un moment où, transgressant le pouvoir en place détenu par l’Autorité, (le père, le patron, le chef, l’état ou le roi – tout ça pouvant bien sûr se mettre au féminin, contrairement à ce que pensaient Freud et tout un tas de mâles obscurs après lui, nous ne sommes pas que des objets de dépravation dont chaque membre d’une lignée est interchangeable -) une nouvelle génération se rebelle pour mieux s’émanciper. Et ce processus émancipatoire va généralement de pair avec une grande diabolisation de cette nouvelle génération…

    Frédéric de Hohenstaufen (1194-1250), aussi appelé Frédéric II, fut empereur du Saint Empire. Monarque éclairé, très désireux de faire avancer la science et la connaissance, il fit notamment édifier Castel del Monte. Mystérieux château des Pouilles, à propos duquel, n’ayant aucun des attributs normalement liés à un rôle défensif, on suspecta qu’il servit de “temple du savoir” où l’on put s’adonner à la pratique de la science sans être dérangés… Favorable au dialogue avec le monde musulman, on l’appela de son vivant “Stupor Mundi”. La stupeur du monde.

    Ses relations avec la papauté étaient tendues.

    Par deux fois, on l’excommunia.

    Néjib aux balbutiements de la Science moderne
    Néjib - Stupor Mundi - Chikita lit

    “Les Pouilles, fin du Moyen Age. Un mystérieux château abrite les esprits les plus éminents de la chrétienté. Hannibal Qassim el Battouti, fuyant Baghdad avec sa fille Houdê et son esclave El Ghoul, pense y trouver le soutien nécessaire pour achever Beït-el-Dhaw, une invention extraordinaire. Mais les hommes de son temps sont-ils prêts à accepter l’inconcevable ? “

    Dévoilons-le tout de suite, ce qu’Hannibal a découvert, c’est le principe de la photographie. Seulement, il ne se rappelle plus de la formule pour “fixer” durablement l’image sur son support. Alors, il vient solliciter l’aide de Stupor Mundi. Celui-ci, voyant là l’occasion de soumettre une bonne fois pour toutes la papauté, lui accorde de l’aide en secret : il lui adjoint le mathématicien Fibonacci et lui fournit un appui logistique. A la condition toutefois, de fabriquer un faux suaire à ses fins personnelles.

    Un jeu dangereux. Qui pourrait mal tourner. On ne plaisante pas avec le Blasphème à cette époque.

    Et nous voilà donc remontés au temps où la recherche scientifique était considérée comme une pratique hérétique, passible de mort. Ce à quoi nous assistons ici, c’est tout bonnement aux débuts de la Science et à la lutte qui s’ensuivra avec la Croyance pour dominer le champ de l’explication du monde.

    Néjib, lui, avec beaucoup de classe et une facilité toute apparente (comme son trait réduit à l’essentiel – avis aux non amateurs…) finit par une élégante pirouette. Après tout Hannibal n’a-t-il pas simplement inventé un moyen de se souvenir des belles choses ?

    Un régal.

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de survie

    la ballade de lila K - Blandine Le Callet chikita lit

    La Ballade de Lila K par Blandine Le Callet paru chez Stock, 2010

    Ce blog prend une tournure à laquelle je ne m’attendais pas. Il file un mauvais coton…

    Il était question pour moi de faire partager des trouvailles. Oui bon, voilà… Le problème, c’est qu’il y a des choses que j’ai bien aimées mais que je n’ai pas tellement envie de chroniquer… C’est bien, c’est actuel, mais ce n’est pas “moi”. Et quitte à prendre la plume pour écrire des choses à la face du monde, autant s’imposer un certain niveau de franchise (même si ça me fout la trouille, honnêtement…).

    Du coup, je regarde avec insistance depuis quelques jours une étagère à part de ma bibliothèque. Ces bouquins là sont séparés des autres. Parce que les autres, ce sont des livres. Ceux-là, non. C’est plus que ça.

    Comment dire… ce sont des récits intégrés. Quoi intégrés ? Qu’est-ce qu’elle raconte encore ? Oui, oui, intégrés ! Intégrés à moi-même. Bon c’est laid, c’est mal dit, d’accord. Mais c’est la vérité. Le texte est tellement entré en résonance avec moi que je l’ai intégré à ma grille d’appréhension du monde. Il est dans mon filtre de connaissance. Il m’a modifiée. Avant lui, j’étais une autre personne. C’est aussi simple et compliqué que ça…

    Et alors attention, c’est un phénomène absolument inconscient ! Parfois même, je ne me rappelle plus exactement de l’histoire. Je sais juste que celui là est parti sur l’étagère parce qu’il faut.

    C’est ce qui m’est arrivé avec la Ballade de Lila K.

    Blandine Le Callet ou la vérité sans fard

    “Dans la vie, il y a toujours un avant, et un après, vous avez remarqué ? Avec entre les deux une cassure franche et nette, heureuse ou malheureuse – c’est une question de chance. Elle ne peut pas sourire à tout le monde, évidemment. Je suis sûre que personne n’y échappe.”

    “La ballade de Lila K, c’est avant tout une voix : celle d’une jeune femme sensible et caustique, fragile et volontaire, qui raconte son histoire depuis le jour où des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge.

    Surdouée, asociale, polytraumatisée, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Elle n’a qu’une obsession : retrouver sa mère et sa mémoire perdue.”

    C’est un récit à la première personne. Où l’on découvre les choses en même temps que l’héroïne, donc. Et comme elle n’a que cinq ou six ans au début de l’histoire, on apprend que bien plus tard que c’est aussi une dystopie.

    Nous sommes en 2100. Mais le monde est étrangement semblable au notre, quoiqu’il ait pas mal viré “Big Brother”. Tout est sous surveillance. Et surtout cette petite Lila, dont on comprend très vite qu’il faut la “réparer”. Mais de quoi ?

    Qu’est-ce qui fait souffrir Lila ?

    Ce qui est fascinant ici, c’est la manière dont Blandine Le Callet arrive à normaliser certains évènements en fonction du point de vue de ses personnages. On comprend très vite qu’il est arrivé quelque chose de grave à Lila et sa maman. Lila porte de lourds stigmates corporels. Ne supporte pas les autres, ni le jour. On soupçonne la vérité, petit à petit. P.108, chez des amis, Lila trouve que le placard de la chambre à l’air confortable. Puis il lui semble reconnaître une odeur dont elle raffole alors qu’on nourrit le chat…

    Les cicatrices, elle les voit, mais s’en accommode. De la douleur physique, il sera très peu question. Ce n’est pas ça qui fait souffrir Lila. C’est un manque. Lila s’accroche à ses bribes de souvenirs, elle veut retrouver sa mère, son sourire, sa douceur, sa chaleur… Lila a été aimée, à la folie, elle le sait. Elle en est sûre.

    Le tout est impeccablement écrit, d’une finesse absolue, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Juste avec l’ambition ultime d’être au plus près du sentiment. C’est exceptionnellement bien réussi.

    Et ça questionne, avec la plus grande honnêteté, le concept de vérité.

    Chikita

    PS : Pour ceux qui savent. Ce livre m’a tellement marquée qu’en le relisant pour la chronique, je viens de me rendre compte que le personnage qui va aider Lila à achever sa quête, lui rendre son identité et ses moyens d’action, s’appelle Milo. Et je l’avais intégré, puis occulté. Ça faisait partie de moi depuis…