• Jeunesse

    Chikita lit : des histoires sur qui on veut être…

    Tomi Ungerer - les trois brigands - chikita lit

    Les trois brigands par Tomi Ungerer paru à l’école des loisirs, 1968

    Il y a une chose à laquelle je tiens beaucoup c’est le droit à l’oubli. Le droit de connaître une succession de petites vies à l’intérieur de la grande. De changer. Le droit à l’identité temporaire. Je veux pouvoir être et avoir été.

    Et pourquoi pas être plusieurs choses à la fois, et même des choses contradictoires. Tout ça est très lisible dans mon parcours, j’ai une formation initiale très pluridisciplinaire. J’ai déménagé huit fois. En neuf ans de carrière à l’Education Nationale j’ai connu douze établissements scolaires (mais ça je l’ai pas fait exprès… même que je m’en serais bien passé…). Sans compter cette histoire de métissage, mais j’en ai déjà parlé.

    Bref je suis plein de moi différents, comme beaucoup de monde sans doute. Comme Tomi Ungerer c’est sûr (attention formulation très certainement maladroite, je ne suis PAS en train de me comparer à Tomi Ungerer. Nope. Rassurez-vous.)

    Tomi Ungerer, qui est décédé le mois dernier, était né en Alsace, en 1931. Vous voyez pourquoi je parle de plusieurs identités… Allemand, Français, Alsacien, Tomi Ungerer a passé sa jeunesse à changer d’identité, de langue et même de prénom.

    Tomi Ungerer, en quête du soi
    Tomi Ungerer - les trois brigands - Chikita lit

    Cette question de l’identité, on la retrouve au centre de sa plus grande histoire. Celle des trois brigands. Et de Tiffany.

    Les trois brigands, ce sont de vrais méchants. Des qui vous foutent une trouille bleue. Chaque nuit, et suivant une technique bien rodée, ils arrêtent les voitures à cheval et détroussent les voyageurs. Noirs desseins, hache rouge, ils vous glacent le sang… Jusqu’à ce qu’ils tombent sur Tiffany. Petite orpheline qui doit se rendre chez une vieille tante.

    Tiffany avec l’innocence de l’enfance, les adopte sur le champ. Obéissant à l’injonction enfantine (parce qu’on ne peut pas faire autrement), ils se transforment en gentils papas et la ramènent avec eux. Dans leur repaire, Tiffany leur demande ce qu’ils vont faire de tout l’or qu’ils entassent depuis des années. Ils ne l’ont jamais touché puisque bien mal acquis ne profite jamais.

    Ensemble ils en feront des merveilles.

    Droit à l’innocence, droit au changement, droit à l’amour et à la sécurité.

    Pas étonnant que ce livre soit devenu en cinquante ans un livre culte de l’enfance.

    A lire et à relire.

    Chikita

  • Vulgarisation scientifique

    Chikita lit : des histoires du troisième type

    le vie secrète des arbres - wohlleben - Chikita lit

    La vie secrète des arbres par Peter Wohlleben paru chez Les Arènes, 2017

    Nous savons tellement et si peu à la fois… Je crois qu’on peut dire que l’homme à très longtemps tenté de s’extraire de la Nature. Si longtemps qu’il a fini par s’en persuader totalement. Nous étions à l’image du Créateur (certains plus que d’autres d’ailleurs). Nous n’étions pas comme les autres, comme le reste. La dream team de la planète. Ses maîtres.

    Et puis Jean Baptiste Lamarck et d’autres après lui (Charles Darwin en tête) ont mis un grand coup de pied dans la fourmilière au début du XIXe siècle. En s’intéressant aux espèces éteintes, ils ont élaboré les théories de l’évolution biologique des espèces par la sélection naturelle. Et voilà que dans les systèmes de classification du vivant nous reprenions une place bien plus modeste. Mammifères. Primates. Aïe.

    Si l’égo en a pris un coup (reste souple, te voilà sur la même branche que le vilain babouin…), ç’a été une révolution pour la connaissance du vivant.

    Et je crois aussi que le travail de Peter Wohlleben augure d’une nouvelle révolution… Rien de moins…

    Peter Wohlleben éclaireur des consciences

    “Quand on sait qu’un arbre est sensible à la douleur et a une mémoire, que des parents-arbres vivent avec leurs enfants, on ne peut plus les abattre sans réfléchir ni ravager leur environnement en lançant des bulldozers à l’assaut des sous-bois.”

    Peter Wohllenben est garde forestier, ingénieur diplômé.

    Il grandit à Bonn en Allemagne de l’ouest et travaille pendant une vingtaine d’années à l’office régional des forêts du Land de Rhénanie-Palatinat. Utilisant, comme on le lui avait appris, des techniques conventionnelles de gestion des forêts (abattages, pesticides, machines), il ne peut que constater les dégâts qu’il inflige à ces mêmes forêts.

    C’est la municipalité de Hummel qui lui offre la possibilité de gérer comme il l’entend la forêt de la commune. En deux ans, il en fait une forêt écologique, recevant une certification forestière FSC, attestant d’une gestion forestière durable.

    Voilà comment il conçoit les choses :

    “Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau Internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…”

    Autant vous dire tout de suite que tout ce qu’avance Wohlleben, est très solidement étayé par les dernières avancées scientifiques. Il s’agit presque plus de vulgarisation scientifique que d’un essai.

    Et c’est très réjouissant. Et en même temps dramatique, car si les arbres peuvent être considérés comme des êtres vivants dotés d’une certaine forme d’intelligence, d’empathie, avec une vie organisée en communauté, en famille, une capacité à communiquer, à ressentir… cela signifie qu’en matière de gestion des espaces naturels nous sommes de sacrés bourreaux !

    Bref une bonne claque ! Reste souple je te dis…

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires sur l’origine subversive des choses du commun

    Stupor Mundi - Néjib - Chikita lit

    Stupor Mundi par Néjib paru chez Gallimard, 2016

    Toute société vit sur les ruines de celle qui l’a précédée. A l’échelle des civilisations comme à celle des Hommes, il existe toujours un moment où, transgressant le pouvoir en place détenu par l’Autorité, (le père, le patron, le chef, l’état ou le roi – tout ça pouvant bien sûr se mettre au féminin, contrairement à ce que pensaient Freud et tout un tas de mâles obscurs après lui, nous ne sommes pas que des objets de dépravation dont chaque membre d’une lignée est interchangeable -) une nouvelle génération se rebelle pour mieux s’émanciper. Et ce processus émancipatoire va généralement de pair avec une grande diabolisation de cette nouvelle génération…

    Frédéric de Hohenstaufen (1194-1250), aussi appelé Frédéric II, fut empereur du Saint Empire. Monarque éclairé, très désireux de faire avancer la science et la connaissance, il fit notamment édifier Castel del Monte. Mystérieux château des Pouilles, à propos duquel, n’ayant aucun des attributs normalement liés à un rôle défensif, on suspecta qu’il servit de “temple du savoir” où l’on put s’adonner à la pratique de la science sans être dérangés… Favorable au dialogue avec le monde musulman, on l’appela de son vivant “Stupor Mundi”. La stupeur du monde.

    Ses relations avec la papauté étaient tendues.

    Par deux fois, on l’excommunia.

    Néjib aux balbutiements de la Science moderne
    Néjib - Stupor Mundi - Chikita lit

    “Les Pouilles, fin du Moyen Age. Un mystérieux château abrite les esprits les plus éminents de la chrétienté. Hannibal Qassim el Battouti, fuyant Baghdad avec sa fille Houdê et son esclave El Ghoul, pense y trouver le soutien nécessaire pour achever Beït-el-Dhaw, une invention extraordinaire. Mais les hommes de son temps sont-ils prêts à accepter l’inconcevable ? “

    Dévoilons-le tout de suite, ce qu’Hannibal a découvert, c’est le principe de la photographie. Seulement, il ne se rappelle plus de la formule pour “fixer” durablement l’image sur son support. Alors, il vient solliciter l’aide de Stupor Mundi. Celui-ci, voyant là l’occasion de soumettre une bonne fois pour toutes la papauté, lui accorde de l’aide en secret : il lui adjoint le mathématicien Fibonacci et lui fournit un appui logistique. A la condition toutefois, de fabriquer un faux suaire à ses fins personnelles.

    Un jeu dangereux. Qui pourrait mal tourner. On ne plaisante pas avec le Blasphème à cette époque.

    Et nous voilà donc remontés au temps où la recherche scientifique était considérée comme une pratique hérétique, passible de mort. Ce à quoi nous assistons ici, c’est tout bonnement aux débuts de la Science et à la lutte qui s’ensuivra avec la Croyance pour dominer le champ de l’explication du monde.

    Néjib, lui, avec beaucoup de classe et une facilité toute apparente (comme son trait réduit à l’essentiel – avis aux non amateurs…) finit par une élégante pirouette. Après tout Hannibal n’a-t-il pas simplement inventé un moyen de se souvenir des belles choses ?

    Un régal.

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de survie

    la ballade de lila K - Blandine Le Callet chikita lit

    La Ballade de Lila K par Blandine Le Callet paru chez Stock, 2010

    Ce blog prend une tournure à laquelle je ne m’attendais pas. Il file un mauvais coton…

    Il était question pour moi de faire partager des trouvailles. Oui bon, voilà… Le problème, c’est qu’il y a des choses que j’ai bien aimées mais que je n’ai pas tellement envie de chroniquer… C’est bien, c’est actuel, mais ce n’est pas “moi”. Et quitte à prendre la plume pour écrire des choses à la face du monde, autant s’imposer un certain niveau de franchise (même si ça me fout la trouille, honnêtement…).

    Du coup, je regarde avec insistance depuis quelques jours une étagère à part de ma bibliothèque. Ces bouquins là sont séparés des autres. Parce que les autres, ce sont des livres. Ceux-là, non. C’est plus que ça.

    Comment dire… ce sont des récits intégrés. Quoi intégrés ? Qu’est-ce qu’elle raconte encore ? Oui, oui, intégrés ! Intégrés à moi-même. Bon c’est laid, c’est mal dit, d’accord. Mais c’est la vérité. Le texte est tellement entré en résonance avec moi que je l’ai intégré à ma grille d’appréhension du monde. Il est dans mon filtre de connaissance. Il m’a modifiée. Avant lui, j’étais une autre personne. C’est aussi simple et compliqué que ça…

    Et alors attention, c’est un phénomène absolument inconscient ! Parfois même, je ne me rappelle plus exactement de l’histoire. Je sais juste que celui là est parti sur l’étagère parce qu’il faut.

    C’est ce qui m’est arrivé avec la Ballade de Lila K.

    Blandine Le Callet ou la vérité sans fard

    “Dans la vie, il y a toujours un avant, et un après, vous avez remarqué ? Avec entre les deux une cassure franche et nette, heureuse ou malheureuse – c’est une question de chance. Elle ne peut pas sourire à tout le monde, évidemment. Je suis sûre que personne n’y échappe.”

    “La ballade de Lila K, c’est avant tout une voix : celle d’une jeune femme sensible et caustique, fragile et volontaire, qui raconte son histoire depuis le jour où des hommes en noir l’ont brutalement arrachée à sa mère, et conduite dans un Centre, mi-pensionnat mi-prison, où on l’a prise en charge.

    Surdouée, asociale, polytraumatisée, Lila a tout oublié de sa vie antérieure. Elle n’a qu’une obsession : retrouver sa mère et sa mémoire perdue.”

    C’est un récit à la première personne. Où l’on découvre les choses en même temps que l’héroïne, donc. Et comme elle n’a que cinq ou six ans au début de l’histoire, on apprend que bien plus tard que c’est aussi une dystopie.

    Nous sommes en 2100. Mais le monde est étrangement semblable au notre, quoiqu’il ait pas mal viré “Big Brother”. Tout est sous surveillance. Et surtout cette petite Lila, dont on comprend très vite qu’il faut la “réparer”. Mais de quoi ?

    Qu’est-ce qui fait souffrir Lila ?

    Ce qui est fascinant ici, c’est la manière dont Blandine Le Callet arrive à normaliser certains évènements en fonction du point de vue de ses personnages. On comprend très vite qu’il est arrivé quelque chose de grave à Lila et sa maman. Lila porte de lourds stigmates corporels. Ne supporte pas les autres, ni le jour. On soupçonne la vérité, petit à petit. P.108, chez des amis, Lila trouve que le placard de la chambre à l’air confortable. Puis il lui semble reconnaître une odeur dont elle raffole alors qu’on nourrit le chat…

    Les cicatrices, elle les voit, mais s’en accommode. De la douleur physique, il sera très peu question. Ce n’est pas ça qui fait souffrir Lila. C’est un manque. Lila s’accroche à ses bribes de souvenirs, elle veut retrouver sa mère, son sourire, sa douceur, sa chaleur… Lila a été aimée, à la folie, elle le sait. Elle en est sûre.

    Le tout est impeccablement écrit, d’une finesse absolue, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Juste avec l’ambition ultime d’être au plus près du sentiment. C’est exceptionnellement bien réussi.

    Et ça questionne, avec la plus grande honnêteté, le concept de vérité.

    Chikita

    PS : Pour ceux qui savent. Ce livre m’a tellement marquée qu’en le relisant pour la chronique, je viens de me rendre compte que le personnage qui va aider Lila à achever sa quête, lui rendre son identité et ses moyens d’action, s’appelle Milo. Et je l’avais intégré, puis occulté. Ça faisait partie de moi depuis…

  • Jeunesse

    Chikita lit : des documentaires magiques pour les petits (et les moins petits…)

    humanissime - Carnovsky - rachel Williams- chikita lit

    humanissime par Carnovsky et Rachel Williams paru chez Milan, 2017

    Très vite, (ou moins vite hein, on fait un peu comme on veut en fait…) l’enfant s’interroge. Et pourquoi, et pourquoi, et pourquoi… Nous laissant de temps en temps complètement désemparés. Quoi ? Qu’est-ce que tu dis ? Combien d’os dans le squelette ? Hein ? Quoi ? Je sais pas ? Moi, je ne sais pas ? Mais si je sais ! Ah ! Bien sûr que je sais ! Mais là, j’ai autre chose à faire ! Non mais… Et puis est-ce que tu as rangé ta chambre d’abord ?

    Là, deux choses. La première : bravo, vous avez bien réagi (un peu piqué au vif, certes…) ! Vous avez temporisé dans un premier temps et détourné son attention dans un second temps, on ne vous la fait pas, vous êtes plus rusé qu’un vieux sioux… La seconde : et maintenant, il vous faut répondre…

    Chez nous, tout à commencé par une clavicule cassée…

    Le lendemain de notre visite aux urgences, tout à fait fébrile et en même temps complètement décidée à rassurer mon grand (ou moi-même), nous voilà partis chez notre libraire préféré (après inspection de cette chambre : fais voir un peu, mmm, oui ça ira…). Là, direction le rayon des documentaires. Je sais qu’il existe un tas de petits trucs sympa sur le corps humain, et je me mets en quête de la perle rare. Mais c’est le grand, attiré par les formats incongrus et les couleurs vives qui me montre celui-là.

    Humanissime, feu d’artifice !
    himanissime - carnovsky - Rachel Williams - Chikita lit

    On l’ouvre ensemble, et là… Coup de coeur !

    Entendons-nous bien, le sujet est quand même délicat… Se connaître oui, se traumatiser, non. Dans les documentaires plus conventionnels sur le corps humain, il y a toujours quelques écorchés sur une ou deux doubles pages. Des squelettes pas toujours tip-top à regarder… Et là, le grand est alors en grande section de maternelle. Donc, je me méfie.

    Mais rien de tout ça ici. Le duo Carnovsky (Francesco Rugi et Silvia Quintanilla) aux manettes de l’illustration, propose quelque chose de magnifique. Les textes de Rachel Williams, très clairs, sont extrêmement bien adaptés aux plus jeunes.

    Chaque chapitre porte sur une partie du corps et se divise en trois sous-chapitres : présentation de la partie du corps, salle de radiologie et salle d’anatomie.

    Tout le génie d’humanissime, se résume à des filtres colorés à passer sur les illustrations et qui discriminent une chose en particulier à observer : le squelette avec le filtre rouge, les os avec le vert, les organes avec le violet.

    -“Maman c’est beau, non ?”

    Oh que oui c’est beau. Ces crânes, ces organes, ces cavités, ces tendons. C’est beau.

    C’est un corps humain.

    Chikita

  • Théâtre

    Chikita lit : du théâtre

    Christophe Honoré - les débutantes - chikita lit

    Les débutantes par Christophe Honoré paru dans la collection théâtre de l’Ecole des loisirs, 1998

    Il y a quatre ou cinq ans, j’ai été scotchée au canapé, littéralement, par Métamorphoses, long métrage de Christophe Honoré.

    Bon sang, ce type avait fait un film rien que pour moi ! Non ? Mais si ! Tout me parlait là-dedans, du sujet : une adaptation moderne du poème d’Ovide, (allez, la revoici avec sa mythologie…) à sa mise en scène. Des plans aux acteurs (formidable Damien Chapelle qui crève l’écran dans le rôle de Bacchus). Des silences aux maladresses.

    Je ne suis pas certaine de l’universalité de ce film… Mais à moi il m’a eue, pour longtemps. J’avais le sentiment que tout sonnait juste. Mes yeux voyaient vite, mes oreilles comprenaient mieux. Et il me confortait dans ma certitude que la mythologie est d’une modernité absolue et irrémédiable.

    Quant à la forme, j’ai adoré la succession de petits tableaux. Comme autant de petits films à l’intérieur du grand.

    Aussi, quand j’ai mis la main par hasard, il n’y a pas si longtemps, à l’occasion d’une bourse aux livres, sur un exemplaire de la première pièce de théâtre de Christophe Honoré, je me suis fait l’effet d’un vieux hobbit convoitant jalousement son précieux…

    Christophe Honoré, au plus juste des sensations

    “Bien sûr que c’est grave…C’est quoi cette manie, chez les filles, de jamais nous croire ? Vous pensez que c’est facile de s’approcher de vous, de vous tendre la main ? Vous pensez qu’on a envie tout le temps, que la première qui passe on veut l’arrêter, la mettre dans ses bras ? C’est quoi cette manie de nous prendre pour des professionnels… Je suis un débutant moi, je ne connais pas les mots, je ne connais pas les gestes.”

    Et voilà, j’ai de nouveau ressenti le frisson…

    Les débutantes c’est une histoire qui n’en est pas vraiment une. Il y a un pitch, oui, le voici d’ailleurs :

    “Il est bien seul le Petit Frère. Ses parents sont partis, l’ont abandonné, lui et ses sept sœurs. Il a cherché ses parents et il ne les a pas retrouvés. Se fait du souci pour ses sœurs qui perdent la tête, qui rêvent de princes charmants, de grandes histoires d’amour, qui donnent des rendez-vous clandestins. Il ne sait pas à quel point elles s’inventent des histoires dangereuses, des histoires de jeunes filles, de débutantes.”

    Mais attention ce n’est pas le récit que l’on vient chercher ici (on resterait indéniablement sur sa faim). Ce n’est pas le récit mais plutôt le sentiment, la sensation, même. Tout est évoqué, de la folie liée à la perte des parents, aux premiers émois amoureux. La peur de grandir, de l’abandon, les ogres, l’auto-destruction, les baisers, la fugue amoureuse.

    Une pièce pour les filles. Parce que rien n’est plus fragile ni plus fou qu’une jeune fille.

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires de voyages vers d’autres horizons

    Bourgeon - la petite fille bois -Caïman - chikita lit

    Les passagers du vent, Tome 6 – Livres I et II : La petite fille Bois-Caïman par François Bourgeon paru chez 12 bis, 2009 / 2010

    Pour certains, le métissage c’est compliqué à gérer. Parce que c’est ce qu’il y a “entre”. Entre un blanc et un noir, entre un continent et un autre, entre deux idées.

    Or, penser entre les lignes c’est absolument effrayant. D’abord parce que ce n’est pas naturel. L’acquisition des premières notions par un tout petit se fait en premier lieu en opposant une chose à son contraire. Grand OU petit. Vieux OU jeune. Gros OU maigre. Noir OU blanc. Garçon OU fille…

    Fort de sa compréhension binaire du monde, le tout petit va ensuite tout naturellement chercher à se qualifier lui-même. Et moi ? Suis-je petit, grand, gros, fille ou garçon ? Une fois ce travail de connaissance de lui-même accompli, il lui restera dans la tête toutes les catégories inutilisées, tout ce qu’il n’est pas. Le reste. L’autre.

    Il y a moi, et il y a l’autre. Et moi, je ne suis pas l’autre.

    Voilà. Voilà pourquoi c’est difficile (entre autre, bien sur…) de penser entre les lignes. Ca nécessite une éducation longue, de plus en plus complexe et beaucoup de temps pour amener en douceur la déconstruction du binaire.

    Pourquoi ? Pourquoi le binaire ne suffirait-il pas pour appréhender le réel ? Mais parce qu’il est artificiel. C’est une construction de l’esprit. Il n’existe pas vraiment. Ce qui existe c’est l’infinité des situations.

    Oui mais enfin, qui suis-je pour affirmer tout ça avec autant de hardiesse et d’aplomb ? Et bien je suis métisse. Alors pour prétendre exister moi aussi, il a bien fallu piger rapidement le truc du “entre”…

    Bourgeon, du côté de l’humanisme
    Bourgeon - les passagers du vent - chikita lit

    Les deux tomes (Livre I et Livre II) forment un cycle à part dans la série des Passagers du Vent. Je laisse la parole à Wikipédia qui résumera bien plus clairement que moi l’architecture globale du récit de Bourgeon :

    “Cette fresque historique, qui a pour cadre la mer au XVIIIe siècle, raconte les aventures rocambolesques et tragiques d’Isa. La jeune héroïne, une noble dont on a volé l’identité, rencontre sur un navire de la Marine royale Hoel, un gabier à qui elle sauve la vie. Hoel se retrouve prisonnier dans un sinistre ponton anglais. Aidée par son amie anglaise Mary, Isa parvient à le libérer. Isa, Hoel et Mary embarquent à bord d’un navire négrier, la Marie-Caroline, et arrivent au comptoir de Juda au royaume de Dahomey. Face aux intrigues de pouvoir et aux sortilèges africains, Isa doit lutter pour guérir Hoel d’un empoisonnement. La Marie-Caroline repart pour Saint-Domingue avec à son bord le « bois d’ébène », c’est-à-dire les esclaves. Ces derniers se mutinent mais leur révolte est réprimée dans un bain de sang. L’arrivée à Saint-Domingue sera déterminante pour Hoel et Isa.

    Une suite est publiée après une interruption de 25 ans. La jeune héroïne Zabo est l’arrière-petite-fille d’Isa […], plongée dans la guerre de Sécession, entre La Nouvelle-Orléans et les bayous du Mississippi. Les deux se rencontrent, ce qui permet à l’auteur de nous conter en flash-back la suite des aventures d’Isa.” (Wikipédia)

    Pardon pour cette longue citation mais l’ampleur de l’histoire nécessitait quand même d’être précisée. Parce que nous, c’est cette suite qui nous intéresse.

    Un récit tout en finesse

    C’est dans cette fresque, extrêmement bien documentée, que s’ancrent des personnages parmi les plus beaux que j’ai rencontrés. Qui, par choix ou par nécessité tentent de sortir des sentiers battus, des codes dominants. Ils n’y parviennent pas toujours. Il est bien difficile de vivre à côté du monde.

    Mais si eux renoncent parfois, leur créateur, lui, s’obstine à nous montrer une humanité telle qu’il la voit : de toutes les couleurs, de toutes les nuances. Avec l’infini entre deux lignes…

    Le tout servi par un trait qui n’hésite pas à prendre des risques, et duquel se dégage un grand pouvoir d’évocation.

    Et puis les héroïnes…

    Allez-y sans modération !

    Chikita

  • Roman

    Chikita lit : des histoires de Salut personnel

    constance joly - le matin est un tigre - chikita lit

    Le matin est un tigre par Constance Joly paru chez Flammarion, 2019

    Il peut arriver, parfois, que l’on s’effraie de soi-même. Un “soi-même” encombrant, mal à propos, inapte. Dans ces cas-là, et selon tout un tas de trucs (notre caractère, notre éducation, nos objectifs…) soit on s’en accommode crânement (oui et bien moi, je suis comme ça…) ou plus discrètement (pardon, pardon je ne fais pas exprès…). Soit on se dit que non, vraiment c’est pas possible d’apparaître avec un “soi-même” comme celui-là en société ! Jugé, banni, le “soi-même” allez hop : nul, nul, nul, tu dégages !

    Et dans ces cas-là, tout se complique. Car enfin, si l’on n’est pas soi-même, qui est-on ? Et bien, parfois quelqu’un d’autre. Si, si c’est très sérieux, la psychologie moderne appelle ça un “faux-self” ; on se compose une identité à base d’étiquettes en plus ou moins grande quantité et qui permettront aux autres de se dire, ah oui, c’est machine, elle est comme ça machine ! C’est un processus tout à fait intéressant et particulièrement douloureux, mais ce n’est pas celui qui nous occupe ici.

    Non, ce qui nous intéresse ce sont les fois où l’on ne devient personne. Les fois où, renonçant à un “soi-même” ingérable, on s’écarte du monde.

    Constance Joly ramène les égarées à la vie

    “Quand est-ce arrivé ? Depuis qu’elle s’est efforcée de disparaître, enfant ? Depuis qu’elle s’applique à vivre moins haut que les autres pour qu’on lui pardonne d’être ce qu’elle est : trop grande, trop dotée ? Elle se concentre.”

    “Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. A quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être ?”

    Tout se dérobe dans ce roman, l’histoire, l’héroïne, la consistance des choses. A tel point que l’autrice (tellement habile) feint, à travers son héroïne, de s’en étonner p.53 “L’histoire a-t-elle démarré, où en est-on exactement ?”. On lui pardonnera bien volontiers ce si joli flou initial, parce que toute l’astuce est là. Précisément.

    Non ce n’est pas une histoire sur les enfants hospitalisés. C’est l’histoire d’une femme qui doit se retrouver elle-même, sortir de la brume où elle se trouve, revenir à la vie, s’accepter, parce que son renoncement à être tue son enfant.

    L’écriture est très jolie, onirique à souhait (et j’aime ça) mais sans verser dans le chichiteux, tout à la fois esquissée, détaillée, chaleureuse et distante.

    Et c’est très émouvant.

    J’ai beaucoup aimé.

    Chikita

  • BD

    Chikita lit : des histoires où la poésie n’est que le revers de l’abominable

    françois villon  - critone - teulé - chikita lit

    Je, François Villon : T.1 – Mais où sont les neiges d’antan ? par Luigi Critone adapté du roman éponyme de Jean Teulé, paru chez Delcourt, 2011

    S’il y a bien une chose en laquelle je crois, c’est la toute relative universalité du Bien. Et par corollaire, en la grande capacité de l’Homme à s’imposer régulièrement des dogmes moraux éphémères qui n’auront rien d’évident et tout d’arbitraire.

    Biologiquement parlant, qu’est-ce qui est Bien ? Un organisme sain ? Performant ? Qui réussit bien dans le grand foutoir de l’évolution ? Peut-on se contenter de ça pour définir ce qui serait Bien humainement parlant ?

    Mentir ou voler, est-ce mal biologiquement parlant ? Non. Biologiquement parlant, ça n’a aucun sens, aucune existence. Le mensonge ou le vol n’ont pas d’existence biologique. Ils ne sont pourtant pas tolérés dans nos sociétés humaines. Ils sont réprimés, parfois brutalement. C’est donc que, quelque part, ils mettent en péril la survie de l’espèce. Mais comment un comportement virtuel (du point de vue biologique) pourrait-il menacer une espèce ? Nous sommes tellement complexes… Nous avons explosé la réalité biologique.

    Critone, Teulé : l’écho vivace du mythe François Villon
    Je, François Villon - Critone - Teulé - Chikita lit

    Luigi Critone réadapte en BD le roman de Jean Teulé, Je, François Villon. Trois tomes sont sortis en 2011, 2014 et 2016, puis une intégrale en 2017 aux éditions Delcourt.

    Reprenant la vie du poète dont on sait si peu de choses en réalité, Teulé puis Critone, en donnent à voir un homme aux prises avec la cruauté de son époque ( le XVe siècle, bas moyen-âge). Une époque en comparaison avec laquelle, la nôtre fait figure de joyeuse promenade au pays de Oui-Oui. Pour un vol : une oreille tranché, pour un deuxième, l’autre oreille, pour un dernier : une condamnation à mort. Et quelles morts joyeusement imaginatives ! Ebouillantage, bûcher, enterrement vivant… le tout en public (la vertu de l’exemple, toujours).

    Villon, donc, en bon homme de son temps, ment, vole, viole, tue et pire que ça encore. Mais il est aussi poète. Et quel poète ! Son sublime est à la hauteur de son abjection.

    Et si l’attachement à un tel personnage est compliqué, Teulé comme Critone, réussissent un tour de force, tels des équilibristes sur le fil du jugement de valeur, il nous laissent avec cette interrogation :

    Qu’est-ce qui est Bien ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? En vertu de quoi ?

    Quelle que soit la réponse à ces questions, il faut les poser. Toujours.

    Merci messieurs.

    Chikita

  • Policier

    Chikita lit : des polars où tout (ou presque) se passe dans la tête

    Quand sort la recluse - Fred Vargas - Chikita lit

    Quand sort la recluse par Fred Vargas paru chez Flammarion, 2017

    Il y a quelques années de ça, je me suis intéressée de près à la psychanalyse. Par curiosité, pour ma culture personnelle. Je trouvais que certains concepts infusaient tellement dans notre société, que ça valait le coup quand même de les maîtriser un tant soit peu. Et pas juste pour faire bien.

    Bon et là, y a pas grand chose d’autre à faire que de se plonger dans le texte, Freud dans un premier temps, Lacan ensuite et les autres (quelques autres, on a parlé d’une initiation hein…) pour finir.

    J’ai souffert, oh combien, avec Lacan ! Mais Freud, c’est un peu plus abordable. Et ce moment-là de l’histoire de nos sciences humaines est avouons-le, passionnant et extrêmement riche.

    Alors voilà, je me suis mise à aimer les lapsus, les gestes parasites, les bribes de rêves du matin… Toute cette vie cachée de l’inconscient, que Freud, avec ses outils et en son temps (entendons-nous bien), aimait à traquer et à débusquer chez ses patients pour leur faire dire leur vérité.

    Je ne vais pas lancer un débat sur la psychanalyse. Je n’en maîtriserai pas les termes. Mais en gros, cette façon de se dire qu’on aurait quelque chose à dire, que l’on s’empêcherait inconsciemment de dire et qui nous ferait dérailler, pour quelqu’un qui aime les mots, c’est chouette. (Pour la psychologie et la médecine moderne peut-être un peu moins, c’est vrai…)

    Transposons tout ça dans un domaine fictif où l’on ne peut faire de mal à personne, et ça devient jubilatoire !

    Fred Vargas, accoucheuse des consciences

    “Adamsberg n’avait pas l’intention de livrer pour l’instant la bulle gazeuse – la “proto-pensée” […]- qui lui faisait supposer que, pour avoir choisi l’infinie difficulté du venin de recluse, il fallait avoir été recluse soi-même. Et que pour être devenue recluse, il fallait avoir été séquestrée.”

    Dernier tome de ce que l’on pourrait appeler la “saga Adamsberg”, du nom de son personnage récurrent, Quand sort la recluse, est un polar extrêmement réjouissant.

    Il y est question du commissaire Adamsberg donc, et de la vie de sa brigade. On y retrouve avec plaisir, les commandants Danglard et autres lieutenants Veyrenc. L’affaire qui les remue, cette fois-ci, est liée à la mort de plusieurs octogénaires nîmois. Tués, pense Adamsberg. Avec du venin de recluse, précise-t-il encore.

    Et l’on apprend que la recluse est le nom donné à une araignée commune, très timide, qui se cache dans les greniers sombres du sud de la France.

    Comme souvent, Fred Vargas nous emmène avec elle sur les traces de quelque animal mal aimé (après les loups, les rats…), à la poursuite de croyances locales, folklores et patrimoines…

    Voilà comment commence, ici, le grand jeu sur les mots. Parce que ce terroir, ce patrimoine, il n’est pas là que pour le décor. Non, il infuse, il pénètre les mots, les pensées, les habitudes. Et le réceptacle préféré du patrimoine dans les romans de Fred Vargas, c’est le commissaire Adamsberg, solide béarnais à l’esprit brumeux.

    Le commissaire bouclera donc son enquête, à grands coups de garbure et de bulles gazeuses (ou “proto-pensées”). Avec son lieutenant et ami en thérapeute principal, il accouchera lui même de sa vérité.

    Et nous ? Et bien nous, on adore. C’est tellement impeccable dans le fond comme dans la forme, c’est tellement humain, qu’on en voudrait toujours !

    Chikita